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Nicolas Sarkozy s'en prend au souverainisme



Décidément, le gaullisme n'est plus ce qu'il était. Il est loin le "vive le Québec libre !" lancé le 24 juillet 1967 par le Général de Gaulle à Montréal. Le 2 février dernier au Québec, le Président français a commis une belle bourde. Sortant de son texte, il n'a pas trouvé de mots assez durs pour stigmatiser nos cousins francophones d'Amérique : "sectarisme", '"enfermement" et "détestation" supposée de leur "voisin". L'affaire qui a provoqué un tollé au Québec, choquant même les élus et la presse fédéralistes, n'a pas fait une ligne dans la presse française. Le lendemain devant le Sénat, Nicolas Sarkozy faisait machine arrière, disant platement son "plus grand respect pour les indépendantistes". Nous publions ci-dessous une tribune de l'ancienne ministre Louise Beaudoin, figure historique du souverainisme québécois.




Nicolas Sarkozy s'en prend au souverainisme

"Nicolas Sarkozy a blessé les Québécois",

par Louise BEAUDOIN* 

Les accusations de «sectarisme» associées aux indépendantistes ont choqué aussi les fédéralistes.

Le 2 février dernier, le Président Sarkozy remettait les insignes de Commandeur dans l'ordre de la Légion d'honneur au Premier ministre du Québec Jean Charest. Tout à coup, sortant de son texte, le Président, après avoir répété, comme il l'avait déjà dit devant Céline Dion en mai dernier, «Le Québec, c'est ma famille, et le Canada, ce sont mes amis», se lance dans une charge étonnante contre les indépendantistes québécois : «Et croyez-vous mes chers amis, que le monde, dans la crise sans précédent qu'il traverse, a besoin de division? A besoin de détestation? Et est-ce que pour prouver qu'on aime les autres, on a besoin de détester leurs voisins?... Je crois qu'ils n'ont pas compris, dans le message de la Francophonie et dans les valeurs universelles que nous portons, au Québec comme en France, le refus du sectarisme. Le refus de la division. Le refus de l'enfermement sur soi-même. Le refus de cette obligation de définir son identité par opposition féroce à l'autre. Alors que si notre identité est forte, on n'a pas besoin d'être agressif.»

Dans le même souffle, il balaie la formule, un rien alambiquée, mais bien commode dans la difficile relation triangulaire Paris-Québec-Ottawa, «non ingérence et non indifférence», qui résume depuis 25 ans les rapports entre le Québec et la France, d'un «Franchement, c'est pas mon truc!».

A ses côtés, Jean Charest, pourtant adversaire implacable des indépendantistes, paraît bien mal à l'aise. Tellement que, quelques instants plus tard, sur le perron même de l'Elysée, il tiendra à rectifier le tir en déclarant que si un nouveau référendum disait «oui» à l'indépendance du Québec, la France devrait inévitablement revenir à cette formule et accompagner le Québec dans sa démarche. Puis le lendemain, au Sénat, il affirmera avoir le plus grand respect pour les indépendantistes.

Si cet incident est resté confidentiel en France, il a provoqué un incroyable tollé au Québec, tant la relation entre ces deux pays «séparés par une même langue» est empreinte de passion, surtout en cette année qui marque le 250e anniversaire de la défaite des plaines d'Abraham, c'est-à-dire la fin de la présence française en Amérique. Même le quotidien «La Presse», porte-étendard de l'unité canadienne, et son très fédéraliste rédacteur en chef, n'ont guère apprécié la charge sans nuances qui rappelait les attaques menées dans les années 70-80 par le premier ministre du Canada Pierre-Elliott Trudeau. Les humoristes, caricaturistes, imitateurs ont brocardé Sarkozy de belle façon.

Comme on peut l'imaginer, les «séparatistes», directement visés, n'ont pas été en reste, accusant notamment Sarkozy d'ignorance crasse. Les deux leaders indépendantistes, Pauline Marois, chef du Parti québécois qui forme l'opposition officielle à l'Assemblée nationale du Québec (51 députés sur 125) et Gille Duceppe, chef du Bloc québécois (2/3 des députés du Québec à la Chambre des communes à Ottawa) ont envoyé au Président une longue lettre de protestation et de mise au point.

Après avoir pris acte de la volonté du Président de poursuivre et renforcer la coopération franco-québécoise, notamment par la signature d'une entente de reconnaissance réciproque des diplômes et le projet de libre-échange Canada-Union européenne, dont le Québec est le principal promoteur, les deux signataires écrivent : «De qui parlez-vous, Monsieur le Président? Des 49,4% de Québécois, et donc de la forte majorité de francophones, qui, le soir du 30 octobre 1995, ont voté Oui à la souveraineté du Québec? Aux 43% qui, lors d'un sondage de la semaine dernière, ont réitéré ce choix? Cela fait beaucoup de monde. La moitié de la famille, Monsieur le Président...  Jamais un chef d'État étranger [ne nous] a autant manqué de respect....  ni George Bush père (qui avait affirmé en 1990 que notre cas était parmi ceux où «il faut rester courageusement assis en coulisse »), ni Bill Clinton (qui en 1995 avait marqué sa nette préférence pour un Canada uni) n'ont utilisé envers le mouvement indépendantiste les épithètes pour tout dire méprisantes que vous employez. Et comment oublier que depuis 1976, le Parti québécois a gagné quatre élections et dirigé le gouvernement pendant 18 ans?».
C'est peut-être le mot «enfermement» qui a le plus blessé les indépendantistes (et bien des fédéralistes aussi), tant la société québécoise se montre soucieuse d'ouverture et de diversité. Ainsi, en matière d'immigration, Sarkozy lui-même, l'année dernière avait vanté le modèle québécois. Et c'est au Québec qu'a germé l'idée d'un traité sur la diversité culturelle: dès le départ, malgré l'opposition (bien féroce cette fois!) du Canada, le Québec s'est associé à la France. Avec succès puisque la Convention sur la diversité culturelle a été adoptée par l'Unesco en 2005.

Si enfermement il y a eu, selon les souverainistes, c'est bien celui du corset dans lequel le Canada a toujours voulu enserrer le Québec en particulier dans le domaine international. C'est la raison pour laquelle le Québec, seule province canadienne à l'avoir fait, a dû se doter d'un véritable réseau diplomatique dont la nécessité fait l'unanimité parmi tous les partis représentés à l'Assemblée nationale, y compris évidemment pour le Parti libéral dirigé par le Premier ministre Charest.


*Louise Beaudoin]urlblank:http://www.assnat.qc.ca/fra/membres/notices/b/beal4.shtml  est membre du Parti québécois, ancienne ministre, députée de Rosemont à l'Assemblée Nationale du Québec, porte parole de l'opposition officielle en matière de relations internationales et de francophonie. 
  
(Photos : Fête de la Saint-Jean, REUTERS/Patrick Belanger/ et Assemblée Nationale du Québec, Flickr.)


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