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Moyen-Orient : le monde attend la France

Tribune parue dans La Croix, mardi 21 janvier 2003



Les nouvelles générations ne connaissent la contribution américaine à la victoire contre le nazisme - certes mieux que la contribution russe, pourtant décisive - qu’à travers leurs livres scolaires. Du seul fait du renouvellement générationnel, une partie croissante des européens est ainsi délivrée de tout carcan émotionnel pour lire, comprendre et juger plus objectivement la politique de Washington. Mécaniquement décomplexés, libérés de toute servitude obligée, nous sommes devenus assez libres pour nous affirmer de plus en plus «alliés mais non alignés». Parce que la France est l’amie des Etats-Unis, elle doit l’empêcher de continuer à jouer partout les pompiers pyromanes. Non seulement elle n’a aucun intérêt à additionner sa puissance à l’hyperpuissance, mais soucieuse de l’équilibre du monde, elle doit retenir le bras fébrile des Etats-Unis, en opposant un veto résolu à cette guerre injustifiée contre l’Irak. Dans le même temps, elle doit redire à son alliée qu’elle l’aime lorsqu’elle est fidèle à ses valeurs démocratiques, libérales, lorsqu’elle est juste et productive, autant de qualités qu’elle a perdues ces temps-ci.




Moyen-Orient : le monde attend la France

Chaque bombe sur l’Irak sera le prétexte à de nouvelles fatwas contre les nations occidentales


Cette nouvelle guerre sera pour le peuple irakien une réédition améliorée de celle de 1991, menée non par des « soldats » au sens de l'éthique militaire, c'est à dire des hommes donnant la mort en risquant leur vie, mais par des techniciens, des ingénieurs de la mort. Nos médias branchés sur CNN et les communiqués du Pentagone assureront le bourrage de crâne collectif. Un million de morts après l'embargo, on renouvellera en toute bonne conscience le déversement de milliers de tonnes de bombes y compris celles interdites par la Convention de Genève (l'uranium appauvri répandant la leucémie ou les bombes à effet de souffle détruisant l'oxygène sur 20 km), voire les bombes nucléaires B 61-11... Aurons-nous encore l'indécence de prétendre faire le bonheur d'un peuple en le ramenant, comme l'a dit James Baker lui-même, « cinquante ans en arrière »... ?

Immanquablement, le ressentiment se renforcera dans le monde arabe, et dans les décombres de nos guerres prétendument morales, naîtront des générations entières minées par la soif de vengeance et prêtes à suivre les prophètes de tout poil. Même l'analyse la plus cyniquement indifférente au sort de ces peuples doit admettre que l'activisme américain dans le monde musulman fertilise, jusqu'en Afrique noire et en Asie, le terreau de l'intégrisme islamique. De nouvelles réactions terroristes encourageront le bellicisme tous azimuts de Washington, enclenchant la spirale vicieuse du choc des civilisations dont rêvent les Ayatollahs d'Orient et d'Occident. Pour garder le monde de cette dérive, la France doit s'opposer aux prétentions de son allié à un monopole mondial de la violence légitime, cette agressivité tous azimuts renforçant d'ailleurs des régimes aberrants qui seraient déjà tombés.


Le contrôle américain du Golfe empêchera l’avènement d’un monde multipolaire et stable


Derrière l'alibi « Saddam », cette nouvelle croisade dans le Golfe répond à des objectifs stratégiques mieux visibles qu'en 1991. Il ne s'agit pas seulement, à quelques mois des élections, de détourner l'attention de l'opinion américaine des licenciements de masse, de la crise financière, de l'appauvrissement des classes moyennes, de la faillite du système éducatif et celui de la santé. Il ne s'agit pas non plus uniquement de remercier les lobbies militaro-industriel et pétrolier qui furent les bailleurs de fonds de la campagne présidentielle de George W. Bush. En réalité, un enjeu mondial dépasse les raisons de politique intérieure. Devenus économiquement ultra-dépendants du reste du monde avec un déficit commercial abyssal (450 milliards de dollars), les Etats-Unis sont le consommateur improductif de la planète. Or, à l'horizon 2015, aura émergé un géant économique : la Chine. Inquiets, ils ont donc entrepris en Asie son encerclement par la Corée du Sud, Taïwan, la Thaïlande, Singapour, les Philippines, le Japon et maintenant l'Asie centrale (depuis le 11 septembre). Ce faisant, ils bloquent à l'Asie nucléaire (Chine, Pakistan, Inde) la route des hydrocarbures de la mer Caspienne, alors même que les besoins de ces pays vont doubler pour soutenir leur demande intérieure. La mainmise d'aujourd'hui sur l'Irak, préalable au contrôle de l'Iran, s'inscrit naturellement dans ce projet. En d'autres termes, Washington a un intérêt stratégique à contrôler la pompe énergétique qui alimente la croissance asiatique, en particulier la croissance chinoise. Cette entreprise est évidemment contraire à l'ambition française de construire le monde multipolaire dont l'Europe serait l'un des pôles. Après un demi siècle gâché dans l'affrontement est-ouest, il nous faut rééquilibrer la mondialisation, tournée vers la recherche commune du progrès, plutôt que nous laisser entraîner dans de nouvelles guerres plus ou moins froides.

La France doit offrir au monde son universalisme


La guerre au Proche-Orient est une menace bien plus grande que Saddam Hussein. Pourtant, les dizaines de résolutions des Nations unies y sont quotidiennement piétinées conduisant deux peuples à vivre dans des conditions atroces : les Palestiniens dans l'occupation, la répression et la privation alimentaire, les Israéliens dans la terreur des attentats. On ne compte plus les rapports accablants sur les crimes de guerre commis par l'armée israélienne dans les territoires : homicides, torture sur les prisonniers, destruction d'infrastructures, bombardement des réfugiés, rasement d'habitations avec leurs familles prises au piège, entrave à la circulation des ambulances. Dans ces conditions, congédier le dictateur Hussein tout en continuant à soutenir le criminel Sharon, constitue évidemment une provocation insoutenable à la face du monde. Ce « deux poids deux mesures » injustifiable, relève d'une conception différentialiste, c'est-à-dire inégalitaire de l'humanité, dans laquelle s'inscrivent idéologiquement les droites israélienne et américaine (mais aussi, faut-il le rappeler, l'extrême-droite française) Les laissera-t-on atteindre leur projet de grand Israël, où les Palestiniens seront regroupés dans quelques bantoustans autogérés, enserrés dans un carcan de colonies juives ? A l'opposé de ce différentialisme, la France, porteuse des valeurs de l'universalisme, qui pose le postulat de l'égalité entre les citoyens et entre les peuples, a vocation au nom de l'Europe, à exiger le vote et l'application y compris coercitive, d'une résolution « deux Peuples, deux Etats ». Fixons sans attendre le calendrier précis et impératif du retrait d'Israël des territoires illégalement occupés en 1967, la proclamation de l'Etat palestinien (que 55 % des Israéliens disent souhaiter même aujourd'hui), un statut de cogestion pour Jérusalem, une juste solution au problème des réfugiés et la normalisation des relations des pays arabes avec Israël. Autant pro-israélienne que pro-arabe car soucieuse de l'avenir de ces deux peuples, la France demeurerait ainsi dans le camp de la paix, celui des souverainetés nationales respectées. Tel doit être le point de départ d'un rééquilibrage du monde par une France fidèle à son histoire et à sa géographie. Elle aurait ainsi les coudées franches pour aider l'Europe à regarder vers le Sud afin d'organiser une gestion commune de ses relations économiques et migratoires, transformant enfin la Méditerranée en véritable Mare nostrum. Encore faut-il sauver cette Europe des fanatiques du super-Etat fédéral en marche, et bâtir l'Europe du XXIe siècle, celle des peuples, la confédération dont rêvait De Gaulle. Les regards du monde entier sont donc aujourd'hui tournés vers la seule nation que l'on sait capable d'une grande politique de puissance libre destinée à servir l'équilibre mondial et la paix.

C'est pourquoi, si comme le rappelait Victor Hugo, « la France est un besoin des Hommes », puissent ses dirigeants, devant les Nations unies, être à la hauteur de la France.


Christophe BEAUDOUIN et Véronique GONCALVES

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