L'OBSERVATOIRE DE L'EUROPE
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Vendredi 10 Juin 2011

Monnaie unique : Allemagne qui rit, France qui pleure



Deuxième puissance exportatrice mondiale, l'Allemagne est quasi le seul pays à profiter de l'Euro, voulu par elle, taillé pour elle. La crise actuelle de la monnaie unique s'est traduite par une divergence des économies de la zone (là où l'euro devait favoriser au contraire l'unification), et pour la plupart des pays (à commencer par la Grèce, l'Espagne, le Portugal et l'Irlande mais aussi la France) par des taux de chômage plus élevés, une forte inflation des produits de grande consommation, la sous-compétitivité chronique des entreprises, l'accélération des délocalisations industrielles et la dégradation rapide des finances publiques. Pendant ce temps-là, l'Allemagne semble plutôt gagnante dans le jeu du laissez-faire-laissez-aller et son pendant monétariste : l’euro fort. Le fameux «modèle allemand» étant caractérisé par une économie en relative bonne santé, nos dirigeants n'ont de cesse que de vouloir aligner sur lui la France, par exemple dans le domaine de la fiscalité. Mais ce « modèle allemand » est-il vraiment une panacée, une sorte de remède miracle ? Rien n'est moins sûr. Et contrairement à ce que suppose l'utopie néolibérale, pas plus que les hommes, les nations ne sont interchangeables. Voilà qui n'empêche certes pas de s'inspirer chez nous de ce qui marche ailleurs. Mais la France n'est pas l'Allemagne, loin s'en faut. L'Observatoire de l'Europe a donc demandé à M. Romain Rochas, Chef de Division honoraire de la Cour des comptes européenne et auteur de nombreuses analyses sur l'intégration et sur l'euro, si la France pouvait réellement rapprocher ses structures économiques et sociales du soi-disant "modèle" allemand, et le cas échéant, de quelle façon. Autrement dit, la France pourrait-elle, comme l'Allemagne, tirer un jour son épingle du jeu de l'Euro, à défaut de sortir complètement de la monnaie unique ? Romain Rochas avance trois approches - culturelle, économique et monétaire - pour tenter d'abord de comprendre ce qui différencie profondément la France de l'Allemagne, pourtant réunies sous l'égide de la même politique monétaire, avant de proposer quelques réponses.


Monnaie unique : Allemagne qui rit, France qui pleure

1) Première piste : Les Allemands sont rationnels et organisés, nous sommes des bricoleurs
 
Beaucoup de Français éprouvent un sentiment mêlé d'admiration et d'envie pour les Allemands. "Ah! Ils sont forts, quand même". Je pense que ce sentiment repose en partie sur une réalité. Oui, les Allemands sont très forts en organisation, alors que notre fond latin nous rend parfois un peu fantaisistes, pas autant que les Italiens, certes, mais tout de même un peu aussi. Nous avons le cerveau fertile en idées, mais nous sommes parfois insuffisamment cohérents et conséquents pour en tirer tout le bénéfice possible. Exemple: le Concorde, cet avion génial et précurseur, mais qui a été un échec commercial. Cette faiblesse de notre tempérament pourrait expliquer en partie nos déficits commerciaux énormes, alors que les Allemands engrangent des excédents encore plus spectaculaires. On dit que les Français ne savent pas vendre. Nos entreprises, peut-être surtout nos PME-PMI, ne manquent pas de "concepts" techniques innovants, mais éprouvent des difficultés à passer résolument sur le terrain de l'exportation.   
 
A ce constat pessimiste, j'apporterai quelques nuances. N'oublions pas qu'il fut un temps (du temps de Pompidou, sauf erreur) où la France était le 2e exportateur mondial ! Pas mal, pour des gens qui ne savent pas exporter ! Je vous ferai part de mon expérience au sein de la Cour des comptes européenne. J'ai pu comparer les prestations des fonctionnaires des différentes nationalités. Et j'ai abouti à la conclusion qu'Allemands et Français avaient au fond une structure mentale pas si différente que cela, malgré nos oppositions historiques qui ont pu nous faire croire que nous étions des "bêtes" d'espèces très différentes. Là où nous nous vantons d'être "cartésiens", les Allemands ont la réputation d'être "rationell", mot que d'ailleurs ils nous ont emprunté. Des équipes constituées de Français et d'Allemands, ça marche très bien.
 
Je constate aussi, sans verser dans le chauvinisme, que les Français étaient en moyenne fort bien considérés pour la qualité de leur travail et leur sérieux, et les promotions avaient tendance à pleuvoir sur eux, au point de susciter quelques grognements envieux de la part d'autres nationalités qui estimaient que les quotas n'étaient pas respectés (il n'y avait pas de quotas officiels, mais dans la pratique chacun surveillait la part qui revenait à sa nationalité...).
 
Dans la mesure donc limitée où ce côté latin pas assez méthodique comporterait une part de vérité, il est clair qu'il n'est pas possible d'y remédier à court terme. Ce n'est que par un long effort d'éducation et de formation, dans différents domaines de l'existence, que l'on corrigerait quelque peu nos atavismes. Ceci dit, même si ses résultats sont lents, je crois beaucoup à la formation. Notamment, c'est une clé du développement dans les PVD.
 

2) Deuxième piste : La structure de l'économie est profondément différente en Allemagne et en France
 
Cette deuxième piste me paraît comporter une bien plus sérieuse part de vérité que la première. Notre économie est assez largement axée sur des productions de luxe, de loisirs, de raffinement culturel : tourisme, parfums, haute couture, beaux-arts et littérature, services divers. L'Allemagne a depuis longtemps une tradition d'industrie plus lourde, une industrie des matériels d'équipement, des machines-outils.
 
Or les productions du type français sont beaucoup plus volatiles et sujettes à des baisses de commandes que les productions allemandes. En effet, lorsque le revenu baisse ou ne monte pas assez, on commence à sacrifier une part des consommations qui ne sont pas absolument indispensables à la vie de tous les jours. Au contraire, les industriels de tous les pays et de tous les secteurs ne peuvent se passer des équipements qui ne sont pas directement au service du consommateur final, mais plus en amont dans le processus de production. Dans beaucoup d'entreprises, en Allemagne, mais aussi dans le reste du monde, les entreprises, pour continuer à produire, sont obligées de continuer à "acheter allemand". Et ce phénomène n'affecte pas seulement les entreprises appelées à investir ou à renouveler leurs équipements, mais aussi, dans une certaine mesure, les collectivités publiques de tous pays, qui ont, elles aussi, à acheter divers équipements produits en Allemagne.Ceci peut expliquer pour une bonne part le caractère excédentaire du commerce extérieur allemand.
 
Là aussi, les remèdes à ce genre de handicap pour la France ne résident pas dans un simple claquement de doigts! La structure essentielle d'une économie ne se modifie que très lentement, un peu comme le cap d'un gros navire courant sur son erre ne peut se modifier que lentement en raison de l'inertie. De plus, les phénomènes de délocalisation ne favorisent pas des restructurations de fond du visage industriel d'un pays. La même difficulté était apparue à l'occasion des efforts de décentralisation industrielle entrepris dans un souci d'aménagement du territoire et de développement régional. Tant que nous étions dans les "trente glorieuses" ou l'industrialisation était vive, il était possible de profiter des nouveaux investissements pour en prélever une part à orienter vers des implantations en province. Mais quand ce dynamisme des créations industrielles s'est tari, les décentralisations industrielles ont cessé aussi, car il aurait fallu, pour les poursuivre, déplacer des industries existantes, ce qui est une autre paire de manches! De même avec les délocalisations, les occasions de changer la structure industrielle interne de la nation se raréfient dramatiquement. Voilà une raison de plus pour lutter par des moyens efficaces contre le phénomène des délocalisations.
 

3) Troisième piste : le problème monétaire
 
Quelle que soit la part de vérité se trouvant dans les considérations qui précèdent, leurs conséquences néfastes sont aggravées considérablement par un phénomène monétaire et, disons le mot, par l'existence de la monnaie unique. Quelles que soient en effet les raisons qui font qu'un pays devient progressivement déficitaire dans son commerce extérieur, ce pays a normalement la possibilité de redresser la situation en dévaluant sa monnaie. C'est un fait qui était permanent dans le passé, avant la création de l'euro, que certains pays européens avaient une balance commerciale qui avait tendance à se dégrader - citons l'Italie, mais aussi la France -, alors que la balance commerciale d'autres pays, et surtout de l'Allemagne, précisément, avait tendance à devenir excédentaire. Cependant les pays à balance déficitaire avait un recours ultime mais efficace, qui était la dévaluation monétaire. La dévaluation, en effet, a pour conséquence de renchérir sur le marché intérieur du pays qui dévalue le prix des importations, puisque le prix du produit importé, même s'il reste stable chiffré dans la devise du pays exportateur, entraînera pour l'importateur un prix dans sa monnaie nationale accru du fait de la perte de valeur de cette monnaie sur le marché des changes. Et finalement le consommateur final dans le pays dont la monnaie a été dévaluée, devra payer dans sa propre monnaie un prix plus élevé. La loi de l'offre et de la demande va rapidement entraîner une réduction des achats à l'étranger, devenus plus cher sur le marché local.
 
Inversement le prix des exportations du pays dont la monnaie a été dévaluée, même s'il reste stable exprimé dans la monnaie de ce pays, sera, converti dans la monnaie du pays importateur, réduit au prorata du taux de la dévaluation. La compétitivité des produits nationaux sur les marchés extérieurs sera accrue. Et les exportations vont de ce fait croître.
 
Autrement dit, dévaluer sa monnaie, c'est, pour un pays, accepter de payer plus cher ses importations et de gagner moins sur ses exportations, de manière à rééquilibrer sa balance commerciale.
 
Ce processus a parfaitement fonctionné maintes fois, et particulièrement peu de temps avant la création de la monnaie unique. Dans le cadre du "Système monétaire européen", au sein duquel les monnaies nationales étaient reliées entre elles par des taux de change fixes, mais révisables, une dévaluation simultanée de plusieurs devises européennes est intervenue - la lire italienne, et le franc français, et si mes souvenirs sont bons la peseta espagnole, et peut-être aussi l'escudo portugais, mais aussi, notons-le, la livre sterling, monnaie d'un pays qui n'était pourtant pas considéré d'habitude comme un pays à monnaie faible -, cependant que le deutsche mark était au contraire revalorisé substantiellement. Le résultat de l'opération fut presque immédiat: les balances commerciales des pays ayant dévalué se redressèrent spectaculairement.
 
Les européistes promoteurs de la monnaie unique n'avaient que sarcasmes contre cette tendance de certains pays à dévaluer fréquemment. Ils avaient forgé l'expression "dévaluations compétitives" pour stigmatiser le procédé, considérant en quelque sorte que ces dévaluations étaient des procédés de concurrence déloyale de la part de pays incapables de maîtriser leurs coûts. Pourtant, même si, en effet, le procédé était parfois un peu facile pour compenser une gestion peu rigoureuse, il n'en reste pas moins que la dévaluation est bien souvent, et en tout cas à court terme, quasiment le seul moyen de surmonter des impasses devenues progressivement intolérables.
 
Un des principaux effets de l'instauration de la monnaie unique est de rendre impossible le procédé de la dévaluation, puisqu'une monnaie unique, c'est en quelque sorte des monnaies nationales liées entre elles par un taux fixe et non révisable. La variable d'ajustement "valeur externe de la monnaie" a disparu. dès lors, les déséquilibres doivent trouver d'autres exutoires. Et ce sont les déséquilibres croissants du commerce extérieur, et éventuellement l'impossibilité de vendre, donc de produire, puis la nécessité de licencier du personnel devenu inutile, finalement l'accroissement du chômage, qui se manifestent et s'aggravent.
 
Il n'y a pas de doute que le libre-échange constitue une des causes majeures du chômage en Europe et en France, comme M.Philippe de Villiers et M.Maurice Allais l'ont abondamment démontré, mais à côté de lui, il y a à mon avis une autre cause, qui est l'impossibilité de dévaluer et donc la monnaie unique. Cette deuxième cause ne jouant pas contre l'Allemagne, au contraire, puisque ce pays fait partie des quelques pays européens excédentaires.
 
4) Quelques remarques complémentaires
 
a) Est-ce l'Allemagne qui "paie" notre déficit?
 
Certains économistes utilisent cette expression, ajoutant que les Allemands n'accepteront peu-être pas indéfiniment de "payer" notre déficit. A bien y réfléchir, cette présentation me paraît fausse. Compte tenu de l'existence de l'euro, monnaie unique pour tous les pays de l'eurozone, comment faut-il interpréter l'excédent allemand et les déficits de plusieurs pays de l'eurozone, notamment de la France? Il est certain que la monnaie unique entraîne la formation d'un "pot commun" pour les devises tierces. Donc il est exact que le déficit des uns est compensé par l'excédent des autres. Mais faut-il en conclure que les pays excédentaires font "cadeau" aux pays déficitaires de leur excédent de devises pour permettre à ces derniers d'importer avec des devises qu'ils n'ont pas gagnées eux-mêmes? Eh non! Chaque entreprise importatrice, dans un pays déficitaire, doit évidemment payer les devises dont il a besoin pour importer. Il "achète" donc, en payant avec des euros, des devises - dollars, yuans chinois, yens, etc. - sur le marché des changes, lui-même alimenté notamment par les excédents inutilisés des pays excédentaires. Donc ce qui serait plus juste de dire est que les Allemands "vendent" contre des euros (indirectement peut-être, par le marché des changes ou par la Banque centrale européenne) les devises dont il n'ont pas l'emploi direct aux pays déficitaires qui doivent se procurer des devises pour importer. Les pays déficitaires paient donc bel et bien leur déficit. Mais ce qu'il faut reconnaître, c'est que, par ces mécanismes, les Allemands ont échangé et perdu des devises contre un gain en euros. Autrement dit ils ont sacrifié des possibilités d'importations à partir de l'extérieur de l'eurozone au profit de facultés d'importations limitées à l'eurozone ou de dépenses à l'intérieur de l'Allemagne. Il y a donc un "sacrifice" réel de l'Allemagne du fait du "pot commun" des devises au niveau de l'eurozone, mais ce sacrifice n'est pas un cadeau pur et simple.
 

b) Quelles sont alors les conséquences du remplacement des monnaies nationales par la monnaie unique, spécialement pour les pays déficitaires?
 
Tout gestionnaire d'un budget, qu'il soit le budget d'une personne, d'une famille, d'une entreprise ou d'un Etat, doit accepter de limiter ses dépenses au niveau de ses ressources, et malgré toutes les "ruses" qui ont été inventées par le crédit, tôt ou tard, il faut payer ses dettes. L'avoir trop oublié est sans doute la cause majeure de la crise financière que le monde vient de vivre. Mais cet équilibre entre dépenses et recettes peut être assuré à différents niveaux, par des collectivités de différentes tailles. Lorsqu'un pays a sa monnaie propre, l'équilibre entre importations et exportations doit être assuré au niveau national. Il n'est pas indispensable que chaque entité au sein de la nation, chaque entreprise, exporte au moins autant qu'elle importe. Car le marché des changes et la Banque centrale nationale permettent une compensation au sein de la nation entre agents économiques excédentaires et agents économiques déficitaires. Mais au bout du compte, au niveau de la nation, il faudra bien établir l'équilibre, et le rétablir s'il a été rompu. La dévaluation de la monnaie nationale sera alors l'ultime recours pour rétablir cet équilibre rompu, ce qui veut dire que c'est l'ensemble de la collectivité nationale qui, pour devenir plus compétitive, va "se serrer la ceinture"  en payant plus cher l'ensemble des importations nationales et en gagnant moins par la vente des exportations nationales. La monnaie nationale permet à la solidarité nationale de jouer son rôle, elle encourage donc cette solidarité nationale.
 
Si vous supprimez la monnaie nationale, vous retirez à l'esprit de solidarité nationale un moyen essentiel d'efficacité pratique, vous rendez cette solidarité inopérante, et donc inutile. Le patriotisme cesse d'être une vertu efficace et utile, il se réduit désormais à un sentiment sans effet. Voilà pourquoi le maintien de sa monnaie nationale constitue pour une nation une question vitale.
 
Désormais, face à la concurrence, en particulier celle des entreprises des autres Etats membres, les entreprises nationales devront se battre toutes seules, dans un climat de "chacun pour soi" et d'égoïsme, sans espoir que la nation tout entière considère comme "son affaire" le succès des entreprises nationales. Et les européistes et mondialistes de se gausser avec mépris du "patriotisme économique". "Summum jus, summa injuria" , disaient les latins. Constituer des ensembles de plus en plus vastes, continentaux, et bientôt un gouvernement mondial, cela semble à beaucoup la voie d'un esprit de solidarité de plus en plus exigeant entre les hommes, un dépassement des égoïsmes nationaux. Je suis Chrétien, je suis donc universaliste, c'est-à-dire que je reconnais pleinement que tout homme a des responsabilités au moins potentielles envers tous les hommes de la planète, et non seulement envers ses compatriotes. Si je peux accepter le qualificatif de souverainiste, c'est par attachement à la liberté nationale, certainement pas parce que je serais le défenseur de l'égoïsme national.
 
Mais ce que les européistes et les mondialistes ne voient pas, c'est que l'esprit de solidarité passe et s'éduque par une série de niveaux de solidarité: famille, commune, entreprise, nation, et alors, pourquoi pas, également Europe et monde. Etre solidaires ne signifie pas abdiquer ses responsabilités propres. J'aime l'expression utilisée par Jean-Paul II, qui disait que ce dont nous avons besoin, c'est de "liberté responsable". Voilà qui s'oppose à la liberté de l'égoïsme, et qui rassemble en deux mots les exigences conjointes de la liberté et de la solidarité. Je ne suis donc pas hostile à des structures concrétisant ces divers niveaux de solidarités, je ne m'oppose pas à l'existence de l'UE et de l'ONU, à condition que le niveau le plus vaste n'étouffe pas les niveaux inférieurs. tel est l'esprit du principe de subsidiarité, le vrai, pas l'illusion de la subsidiarité telle qu'elle est pratiquée au sein de l'Union européenne, qui en réalité lui tourne le dos.
 
Revenons à la monnaie. J'ai dit que, pour un pays, sa monnaie est un moyen de faire jouer la solidarité des citoyens au sein de la nation. "Mais, répondront les européistes, justement, nous sommes très conscients de cette nécessité de la solidarité monétaire, et nous la faisons jouer de façon plus vaste, au niveau européen". Ce n'est pas complètement faux, et, je l'ai reconnu tout à l'heure, il y a au niveau de l'eurozone un "pot commun" des devises qui permet une certaine compensation entre les déficits des uns et les excédents des autres. Mais si l'on considère ce que j'ai dit ci-dessus au sujet des différents niveaux de solidarité, il reste que cette prétendue solidarité européenne a pour prix 1) la disparition de la solidarité nationale sans l'apparition vraiment consciente d'un esprit de solidarité européenne chez les Européens, et 2) le remplacement de cette solidarité monétaire au niveau national par les usines à gaz constituées par les plans de sauvetage des pays en détresse financière. Dans une large mesure, les crises financières nationales - eh oui, nationales, malgré l'UE - dont souffrent plusieurs pays de l'eurozone sont le prix énorme que paient ces pays pour avoir jeté aux orties cet instrument irremplaçable de salut qu'aurait constitué leur monnaie nationale et une politique monétaire nationale qui est désormais interdite à ces pays. Et comme les européistes sont trop orgueilleux pour reconnaître leurs erreurs, ils sont obligés à les surcompenser en payant ces gigantesques "plans de sauvetage", et aussi en imposant aux malheureux pays victimes de la crise des conditions draconiennes de redressement. De ce point de vue-là, oui, l'Allemagne et quelques pays comme elle paient les déficits des autres, et leurs prêts risquent bien de n'être jamais remboursés par les pays débiteurs.
 
c) Les faiblesses de l'Allemagne
 
Il n'est pas dit que la situation actuellement privilégiée de l'Allemagne durera éternellement. L'Allemagne a accepté elle aussi de procéder à des délocalisations industrielles, en particulier dans son arrière-cour constituée par les pays d'Europe centrale, ex-satellites de l'URSS. Là aussi, des considérations de moindres coûts, notamment salariaux, ont joué dans cette stratégie. Mais j'imagine mal qu'à la longue celle-ci ne produise pas des effets néfastes sur la santé économique allemande.
 
Surtout, l'Allemagne souffre d'une démographie catastrophique. Sa fécondité n'assure pas le renouvellement des générations. Or la démographie est la plus exacte des sciences humaines. Ses prévisions, ses conclusions, sont impitoyables. Quelles que soient son efficacité économique, la qualité de sa main-d'œuvre et de ses cadres, un pays qui se laisse mourir démographiquement est foutu. Une des grandes raisons qui ont fait la puissance de l'Allemagne, c'était son poids démographique. Mais actuellement, l'Allemagne perd chaque année un peu de sa substance humaine, phénomène qui ne pardonne pas. A cela s'ajoute qu'elle se laisse "coloniser" de l'intérieur par une importante immigration turque inassimilable, un peu comme l'est en France une partie de l'immigration maghrébine. De plus, par une attitude qui me fait douter de l'intelligence allemande, pourtant si impressionnante dans d'autres domaines, l'Allemagne s'est prononcée en faveur de l'adhésion de la Turquie, et je me demande quelle est la motivation qui la pousse à prendre une telle position. N'est-ce pas la motivation de l'autruche? Mystère.

Romain ROCHAS
Chef de division honoraire 
de la Cour des comptes de l'Union européenne
Vendredi 10 Juin 2011

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