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Leçon hongroise pour l'Elysée


"Historique" – tel est le qualificatif employé par Thierry Breton pour décrire le projet de loi de finances dont les députés débattent depuis le 17 octobre. Le ministre de l'économie fait valoir que, "pour la première fois dans notre histoire budgétaire", les dépenses devront baisser de 1%. Si l'emprise des dogmes ultra-libéraux n'avait pas, depuis des années, à ce point brouillé les repères, un tel objectif aurait dû provoquer l'érection de barricades dans toutes les villes du pays. Mais, pour les propagandistes officiels, il ne s'agit que de "réduire le train de vie de l'Etat". Sans doute espère-t-on qu'inconsciemment, le bon peuple comprenne que les locataires des palais de la République sont désormais résolus à manger dans des assiettes en carton. La réalité du "train de vie de l'Etat" est évidemment tout autre.



Leçon hongroise pour l'Elysée

Le budget transport est parmi les plus touchés, avec plus de cinq points de diminution. Celui relatif à la politique de la ville et au logement doit être amputé de près de 3%. Globalement, ce sont plus de 15 000 emplois nets de fonctionnaires qui doivent passer à la trappe. À lui seul, l’enseignement scolaire devra écoper – sauf le respect dû au ministre délégué au budget – de 8 700 suppressions de postes. On pourrait aussi pointer l’incroyable pression faite depuis des années sur les traitements et pensions des agents publics. Pourtant, que l’"Etat-patron" augmente significativement ses salaires ne serait pas qu’une question de justice. Cela permettrait de doper considérablement une croissance languissante. Hérésie ! s’écrient aussitôt les tenants de l’orthodoxie économique – ceux-là même qui trouvent normal (voire empochent) la montée en flèche des profits du CAC 40 : +23% pour le seul premier semestre. À elle seule, la BNP affiche 3,9 milliards de résultat net en six mois...
Mais pourquoi diable une telle punition budgétaire collective ? À l’instar du Monde qui juge "louable" mais "tardif" cet "effort" budgétaire sans précédent, les grands médias saluent à l’unisson la volonté gouvernementale de respecter ("enfin !") le pacte de stabilité européen. M. Breton n’est pas peu fier de viser un déficit de 2,5% du PIB, soit un demi point au dessous du critère de 3% fixé à Maëstricht ; et a reçu, rose de plaisir, le satisfecit du commissaire européen chargé de l’économie. De leur point de vue, les uns et les autres n’ont pas tort : si un pays de la zone euro s’avisait de sortir de l’austérité budgétaire, il mettrait la monnaie unique en péril mortel.

Soumis aux même contraintes, le grand argentier italien est bien décidé à administrer un tour de vis budgétaire sans précédent. Questionné sur les états d’âme de l’aile gauche de sa coalition, il rappelle que celle-ci vient de voter un engagement gouvernemental qui "contient les conditions d’exercice du pouvoir, non plus celles de la conquête du pouvoir". Manière policée d’exprimer ce que le Premier ministre hongrois, Ferenc Gyurcsany, avait dit crûment après les élections dans son pays : "nous avons menti pour gagner le scrutin". Ce qui a fait descendre des dizaines de milliers de Hongrois dans la rue. Evidemment indifférent à ces manifestations, l’exécutif européen a apporté son soutien aux mesures annoncées par le pouvoir de Budapest. Immédiatement, le ministre des finances a asséné cette ahurissante sentence : "l’accord de la Commission tranche le débat sur la nécessité de mettre en œuvre le plan d’austérité". Au fond, c’est vrai : de quelle légitimité le peuple ose-t-il se prévaloir face à l’autorité de Bruxelles ?

Il est une leçon à tirer de tout cela pour la course à l’Elysée qui s’ébauche. Ceux des prétendants (dont trois des quatre précédents locataires de Bercy) qui s’affichent partisans d’une "autre politique" – a fortiori d’une rupture – mais qui n’inscriraient pas la sortie de l’euro au fronton de leur programme, auront une crédibilité politique très précisément égale à celle de M. Gyurcsany.

Avec peut-être les mêmes désagréments à la clé..

Pierre Lévy,
La Lettre de Bastille République Nations, numéro 25, 27 octobre 2006


Lundi 18 Décembre 2006
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