L'OBSERVATOIRE DE L'EUROPE

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Le songe européen d'Attali



S'il est un lieu où la publication du désormais fameux "rapport Attali" sur la "libération de la croissance française" avait été chaleureusement accueilli, c'est bien à Bruxelles. Du point de vue "européen" en effet, il va dans le "bon sens", c'est à dire le sens de l'Europe, le sens de l'Histoire, puisqu'ici l'on croit encore qu'elle en a un. Dans ce rapport, il est moins question de trouver d'audacieuses pistes pour "libérer la croissance française" en étant capables de s'affranchir des dogmes, à commencer par le dogme européen, qu'au contraire de traduire en termes "nationaux" les prescriptions de Bruxelles. En réalité, le travail de M. Attali et de son aréopage ressemble à un de ces albums du Reader's Digest : il vous permet, en peu de temps et dans votre langue d'avoir un résumé d'œuvres qui vous auraient demandé des heures de fastidieuse lecture. Pour ceux que rebute l'étude des communications, livres verts, livre blancs, recommandations de comités subventionnés, projets de directives, toutes publiées dans l'étrange langue européenne - la traduction -, et qui se résignent à attendre que les directives, comme les plaies d'Egypte, s'abattent sur eux, trouvent dans le poulet de M.Attali un bien utile bulletin météo.




Le songe européen d'Attali

La méthode du soi-disant "mini-traité de Nicolas Sarkozy" a fait école. Depuis quelques années, il semble que les Français désapprouvent, en application d'un principe de précaution eurocritique, tout ce qui peut venir de Bruxelles. Il faut donc "nationaliser" la production communautaire et la déguiser en produits locaux, une sorte de remballe sous étiquetage national. La recette est simple : prenez par exemple la Constitution européenne, coupez la en morceaux et donnez lui l'appellation d'origine contrôlée "Fabrication Française" et mettez là de force dans le cabas de la ménagère.  Dans le cas qui nous occupe, le déguisement n'est pas très épais, car dès  son introduction, le rapport Attali se décrit lui-même involontairement comme la première directive européenne nationale : "Ceci n'est ni un rapport, ni une étude, mais un mode d'emploi pour des réformes urgentes et fondatrices. Il n'est ni partisan, ni bipartisan : il est non partisan." Jean Monnet n'aurait pas dit mieux.
En d'autres termes : élus du peuple, passez votre chemin, les spécialistes sont au travail, la politique est une matière trop sérieuse pour vous la confier. Fini les programmes politiques, voici l'ère de la prescription et on ne vote pas sur l'ordonnance de son médecin. Le vocabulaire du rapport est entièrement celui de la post-démocratie bruxelloise. Il n'y s'agit plus de gouvernement, mais de gouvernance. C'est à peu près la même chose, mais sans l'élection.

Dans l'ordonnance du Docteur Attali se retrouve donc l'essentiel des projets bruxellois pour l'Europe. 

Tout d'abord, les professions réglementées, notaires, avocats, experts comptables, sont priés de mettre la tête sur le billot de la "concurrence sans entrave".  Les activités dont l'accès et réglementé vont connaitre le même sort, avec les coiffeurs et les taxis. Ce sont toutes les spécificités de l'organisation française de certaines professions qui, en les protégeant, pour des raisons d'ordre public et de tradition, d'une concurrence absolue qui deviennent hérétiques au regard des dogmes bruxellois. 

L'organisation territoriale de la France, d'autre part, rend notre pays impropre à la digestion communautaire. D'autres pays comme l'Espagne et la Grande-Bretagne, en raison de leur organisation traditionnelle décentralisée, sont en train de s'effriter au profit d'un dialogue direct entre les régions et l'Union européenne. La France est organisée de manière originale avec un Etat fort, et sur le terrain des élus locaux au contact direct et quotidien des citoyens. Entre les deux rien ou presque. C'est pourquoi le dissolvant anti national déversé par Bruxelles y est moins efficace qu'ailleurs car il ne peut compter sur l'action complémentaire de régionalismes institutionnalisés. Le comité des régions, créé par le Traité de Maastricht en 1992 n'a d'autre but que de favoriser l'émergence de régionalismes actifs. C'est pourquoi il suggère ou préconise depuis des années la fin de la départementalisation de la France au profit d'une régionalisation correspondant d'avantage aux standards européens. Le Parlement européen étudie depuis des lustres la possibilité de créer des circonscriptions électorales européennes transnationales. Les plus audacieux parmi les fédéralistes travaillent à la création de "régions transnationale" visant, par exemples à fusionner la région Alsace avec le Land de Rhénanie-Palatinat, ou le Hainaut et le Nord-Pas-de-Calais.

Si comme pour le rapport Attali, le développement des moyens de communication est un des objectifs de l'Union européenne, ce n'est pas uniquement dans un objectif de croissance économique. C'est également, et probablement surtout pour favoriser la naissance d'un véritable "citoyen européen", qui n'aura d'autres attaches qu'un contrat de travail temporaire et qui pourra travailler dans n'importe quel pays de l'Union européenne. Il aura étudié dans deux où trois université étrangère, épousera un conjoint d'une autre nationalité et travaillera indifféremment à La Valette ou à Tampere. Ce citoyen idéal, cet homme nouveau aura une véritable conscience européenne. 

Le lecteur pourra se référer à la fumeuse stratégie de Lisbonne, adoptée par le Conseil de l'Union européenne en janvier 2004 et qui souhaite "l'économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde d'ici à 2010, capable d'une croissance économique durable accompagnée d'une amélioration quantitative et qualitative de l'emploi et d'une plus grande cohésion sociale", qui constitue, en quelque sorte, la version originale du rapport Attali... 

L.R


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