L'OBSERVATOIRE DE L'EUROPE

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Le premier ministre turc à Bruxelles pour "rassurer" l'Europe



Au cours de sa visite de trois jours à Bruxelles, le Premier ministre turc Tayyip Erdogan est venu faire l'état des lieux des négociations d'adhésion de son pays à l'Union européenne. En 2008, les Etats membres actuels de l'Union ont accepté à l'unanimité, donc avec l'accord du Président et du gouvernement français, l'ouverture de quatre nouveaux chapitres de négociation. Deux l'ont d'ailleurs été directement sous présidence française de Nicolas Sarkozy. En juillet dernier et sous son impulsion déjà, les députés et sénateurs réunis à Versailles votaient à une majorité des trois-cinquièmes la suppression du "verrou" référendaire, disposition qui obligeait à l'organisation d'un référendum pour les futurs élargissements de l'Europe. Très opposé au contraire à cette adhésion, Philippe de Villiers avait dépêché à Bruxelles son Secrétaire général du MPF, le député européen Patrick Louis.




Le premier ministre turc à Bruxelles pour "rassurer" l'Europe

C'est la première fois depuis quatre ans que M. Erdogan se rendait en Belgique, alors que l'Union presse Ankara d'accélérer sa politique de réformes. L'Union réclame une réforme de la constitution turque pour améliorer la liberté d'expression, donner plus de droits aux minorités et restreindre les pouvoirs de l'armée. Selon les observateurs, les élections municipales en mars et les tensions internes entre les partisans de la laïcité héritée d'Atatürk et l'AKP, le parti au pouvoir issu de la mouvance islamiste, devraient dominer l'agenda politique.

Toutefois, la nomination récente par Ankara d'un négociateur avec l'Union européenne, Egemen Bagis, qui accompagnait M.Erdogan à Bruxelles, pourrait signifier un volontarisme nouveau de la part de la Turquie. M. Bagis a souligné la création d'un ministère d'Etat consacré aux relations avec l'UE, d'une chaîne de télévision en langue kurde et le lancement d'un programme national de réformes.

"Je ne vous parlerai pas de miel, je vous parle franc"

Le 19 janvier au soir, c'est la Conférence des Présidents au Parlement européen, dans sa composition restreinte, présidents et secrétaires généraux des groupes politiques, qui recevait le Premier Ministre Erdogan. Au nom du Groupe Indépendance et Démocratie et de Philippe de Villiers, Patrick Louis, a exprimé son hostilité à cette adhésion, opinion "majoritaire" en France a-t-il rappelé, en invoquant la souveraineté turque :
 
Par votre présence, je tiens à saluer le représentant d'un grand peuple et d'un grand pays. Votre pays a assuré dans le passé de grandes responsabilités géopolitiques et culturelles et aujourd'hui encore, il est un maillon stratégique nécessaire à l'ordre du monde, spécialement pour les pays du Moyen-Orient.
Mais, comme vous le savez, le lien idéal pour cacher un poison est le miel, ainsi je ne vous parlerai pas de miel, je vous parle franc.
Nous pensons, en effet que la subordination des peuples à une entité supranationale n'est de l'intérêt de personne. Certes une coopération étroite, loyale et privilégiée doit exister entre les nations, les échanges économiques doivent être abondants et équitables, et le dialogue culturel toujours vivifié.
Mais votre entrée dans le cadre institutionnel actuel de l'Union supposera de votre part un abandon progressif de votre souveraineté et la subordination de votre politique à celle de l'UE. Ainsi nous ne pouvons approuver votre entrée dans l'UE car cela ne sera bon, ni pour vous, ni pour nous.
 Vous comprenez donc, Monsieur le Premier Ministre, que je peux et ne veux pas vous souhaiter, ce que je ne souhaite pas à mon propre pays !
Rassurez vous, je représente une opinion encore minoritaire dans cette assemblée, mais majoritaire dans l'opinion publique !"
a-t-il conclu.

M Erdogan a assuré que la liberté religieuse et les droits des minorités étaient pleinement respectés en Turquie. La grande majorité des présidents de groupe a affirmé son soutien à l'adhésion turque, certain d'entre eux, au motif que cela empêcherait l'Europe d'être un "club chrétien". Il est vrai que l'obstacle spirituel à l'adhésion de la Turquie a été levé de longue date, la mention de l'héritage chrétien de l’Europe ayant été supprimée au cours des travaux de la Convention ayant rédigé le traité constitutionnel devenu traité de Lisbonne, auxquels avait participé la Turquie, qui en a également signé l'Acte final à Rome en 2004. 

Lisbonne, un traité sans frontières

Nulle surprise donc que les mêmes partis militent pour le traité de Lisbonne qui prépare les institutions européennes aux nouveaux élargissements, sans fixer de liste limitative de pays, contrairement au traité de Nice, laissant la porte ouverte à "tout État européen qui respecte les valeurs visées à l'article 2" (art. 49) ce qui n'exclurait pas la Turquie. Malgré les défauts qu'on lui trouve aujourd'hui pour justifier une étape nouvelle de l'intégration, le traité de Nice prévoit au moins des règles de fonctionnement selon une délimitation précise de l’Union à vingt-sept Etats nommément désignés n'incluant pas la Turquie.

Au titre des crédits de «préadhésion » la Turquie a touché 2,1 milliards d’euros de 1996 à 2006 et aura perçu 1,6 milliard entre 2007 et 2009. Selon les études réalisées par la Commission européenne,  favorable à cette adhésion, celle-ci une fois entrée dans l’Union européenne, absorberait l’équivalent d’un quart du budget annuel de l’Union, soit plus de 30 milliards. Compte tenu de la part de la France dans le budget communautaire et dans le financement du "chèque" britannique, on estime (" Combien nous coûte l'Europe ?; ") que le budget de la France supporterait environ 20 % du coût net des dépenses d’élargissement. Elle devrait donc, selon ces calculs, dépenser 6 milliards d'Euros. 

Accueilli fin novembre en Arménie, Philippe de Villiers, s'exprimant devant la communauté française d’Erevan puis au cours d’une conférence de presse, avait affirmé que la Turquie « ne fait et ne fera jamais partie de l’Europe, ni géographiquement, ni culturellement, même si elle reconnaissait le génocide arménien » (Valeurs Actuelles).

Comme le traité de Lisbonne, la question turque, qui pose à l'Europe rien de moins que celles de son identité et donc de ses frontières, sera bien un enjeu de l'élection au Parlement européen de juin prochain.

CB 



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