L'OBSERVATOIRE DE L'EUROPE

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Le jeu magistral de la Turquie



On ne sait qu’admirer dans l’éclatante réussite de la Turquie : ses performances économiques, son rayonnement culturel, son indépendance ou l’habileté de sa diplomatie. Comme toujours quand une nation est sûre d’elle-même et son État bien gouverné, chacun de ces aspects nourrit les autres, en sorte que la formidable montée en puissance turque en Asie centrale, en Méditerranée, en Europe et même en Afrique s’affirme comme l’une des données majeures du tableau géopolitique du XXIe siècle.




Photo extraite du jeu "Mare Nostrum"
Photo extraite du jeu "Mare Nostrum"

par Paul-Marie Coûteaux

Riche de 78 millions d’habitants, dont plus du quart a moins de 15 ans ; forte d’un taux de croissance de 8,9 % en 2010 qui, comme ceux de l’Inde, de la Chine ou du Brésil, dément les trop fatalistes litanies sur la décrépitude de l’économie mondiale ; dotée d’un patronat jeune, ambitieux et fort nationaliste (lui) ; servie par des confréries et des syndicats actifs (notamment la Tüskson, vitrine de l’omniprésente confrérie de l’imam Fethullah Gülen) ; secondée par une diaspora importante et mobilisée ; maillée d’une mul­titude de PME très présentes dans les nombreux pays mu­sulmans qui entourent son long territoire (près de 800 000 kilomètres carrés s’étendant de la Thrace européenne à l’Azerbaïdjan) ; disposant de fleurons de l’industrie mondiale (notamment dans le BTP ou l’ameublement, tel Boydak), l’économie turque est l’une des plus solides du monde, au point que nombre d’investisseurs internationaux, délaissant nos marchés boursiers, misent sur la santé de ses entreprises et de ses banques – jusqu’à, paraît-il, certaines grandes fortunes grecques, promptes à expatrier leurs capitaux en lieu sûr…

Quiconque voyage autour de la Méditerranée est étonné par le rayonnement de l’ancien Empire ottoman – cela jusqu’au Maroc, qui n’en fit pourtant jamais partie, mais où les télévisions multiplient films et feuilletons tournés en Anatolie ou à Istanbul, tandis que s’implantent les unes après les autres les grandes chaînes de magasins turcs. On pourrait d’ailleurs dire de même de la pénétration des banques et industries turques en Afrique noire, et musulmane. Sans doute la solidarité religieuse joue-t-elle ici à plein face à une Europe qui, sous le prétexte de s’unir, donne fâcheusement l’impression de se regarder le nombril. Il n’est pas jusqu’à l’affaiblissement de la vieille rivale égyptienne qui ne serve l’hégémonie culturelle d’Istanbul, notamment par ses universités ; et le prétendu “printemps arabe” ne fait que préparer un terrain instable où la Turquie apparaît de nouveau comme le pôle le plus solide de la région.

Significative est la constante référence des partis islamistes de Rabat, Tunis ou Tripoli, du Caire, de Syrie et jusqu’à ceux de la péninsule arabique, au modèle du grand parti confessionnel qu’est l’AKP : celui-ci offre une synthèse de la tradition religieuse et de la modernité économique, les deux obsessions de ce monde musulman dont l’agitation vient en bonne part de sa difficulté à les conjuguer. Dans ce contexte, Erdogan joue, et fort bien, sur du velours. Après avoir pris ses distances (pas plus) avec Israël, il se présente en défenseur des libertés, voire des aspirations démocratiques arabes, et même de la charité islamique dont témoigna le spectaculaire cadeau offert en août à la Somalie. Comme l’écrivait fort bien Frédéric Pons dans ces colonnes (Valeurs actuelles du 22 septembre), Erdogan, accompagné de plus de deux cents chefs d’entreprise, réussit sans peine, en septembre, un périple triomphal en Afrique du Nord.

Comme toujours quand l’Europe reflue, l’empire du Sud, qu’il fût arabe ou turc, est inscrit dans l’histoire comme la géographie, et surtout la démographie méditerranéennes – d’autant que ne s’aperçoit nul Caton pour répéter le vieux Delenda Carthago.

Frappante est aussi, face à l’agilité diplomatique d’An­kara, l’inertie d’une Europe empêtrée dans la recherche d’une impossible unité diplomatique, et de délicats principes “droits-de-l’hommistes” qui lui tiennent lieu de discours radoteurs plus que d’unité d’action ; une “Europe” qui en est réduite à ouvrir ses portes au nouvel empire, comme on se soumet. Pendant ce temps, l’AKP, au pouvoir depuis dix ans et plus hégémonique que jamais, écarte toutes les forces rivales, y compris l’armée laïque (que l’Europe ne soutient pas, car… elle était l’armée !), le vieil État turc manœuvre, libre de ses mouvements, impérial – ou, au choix, souverain.

La conclusion de tout ceci, comme il se doit toujours, répond à la seule question qui vaille : où est l’intérêt de la France ? N’oublions pas que les deux principales puis­sances riveraines de la Méditerranée sont d’abord la France, ensuite la Turquie, et que, face à la prétention des puissances extérieures anglo-saxonnes qui en ont fait, deux siècles durant, leur mare nostrum militaire et commerciale, la construction d’un couple franco-turc dégagerait des complémentarités ô combien fructueuses. Mais où ai-je la tête ? Pour envisager une telle audace, il faudrait à tout le moins que la France ait encore l’idée d’une politique qui soit la sienne, et celle de son avenir.  

Paul-Marie Coûteaux, essayiste



http://www.valeursactuelles.com

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1.Posté par ROGER le 20/10/2011 19:17 | Alerter
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avez vous un enews leter merci

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