L'OBSERVATOIRE DE L'EUROPE

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Le fiasco du “wiwisme”



Tout ce que les europhiles décrivent comme bénéficiaires de la globalisation moderne et composants nécessaires du progrès – l’industrie, les affaires, les voyages, la technologie, la science, l’art – est l’apanage de la chape de nantis qui coiffe la société. Le charbon et l’acier appartiennent aux grands producteurs, les affaires se mènent entre compagnies géantes, l’euro facilite les déplacements si l’on a l’argent pour voyager, la science et la technologie sont réservées à ceux qui peuvent s’en servir, même l’art se limite à une fraction de privilégiés doués de talent. Certes, on peut admettre que c’est cette avant-garde qui entraîne les peuples vers un monde meilleur, mais pour le moment, il faut reconnaître qu’elle n’a pas réussi à se faire suivre sur le chemin du bonheur.




Le fiasco du “wiwisme”

par Louis Dalmas*

Une des plus étonnantes campagnes orchestrées par l’élite a été celle du “oui” au référendum sur la constitution européenne. Au sommet de l’unanimité et de la virulence, elle a reproduit le raz de marée médiatique des lynchages d’inspiration militaire.

Mêmes procédés, même acharnement, même mauvaise foi.

Noircir l’adversaire d’abord. Les tenants du “non” ont été gratifiés d’une anthologie homérique de qualificatifs. Populistes, démagogues, xénophobes, masochistes, ringards, artisans du pire, chauvins, nihilistes, trouillards, isolationnistes, sournois avocats du dirigisme, gens de peu de foi, extrémistes de droite ou de gauche, émules d’Asterix : tout y est passé. Ne manquait que l’accusation d’être serbes et d’être manipulés par Milosevic. Un récital où l’homogénéité de l’élite s’est étalée au grand jour, dans l’insulte et le sarcasme. Du chef de l’Etat au comédien interviewé à la télévision, du ministre au champion sportif, en passant par l’économiste, le sociologue, le littérateur, l’artiste et le spécialiste de n’importe quoi, tout ce que la France compte de notables y a été de son couplet : le “non” ne pouvait être défendu que par les pires déchets de la société, comme l’avait été toute velléité de faire la lumière sur les Balkans.

Accumuler les mensonges, ensuite. Un catalogue d’affirmations burlesques. Le “non” était le cataclysme, le retour à l’âge de pierre, la méconnaissance de l’évolution du monde et le crash de la civilisation. Il ferait le jeu de Bush, anéantirait tout espoir de résister à l’Amérique ou inversement trahirait l’alliance atlantique, sonnerait le glas de l’Europe, isolerait la France, ridiculiserait notre diplomatie, provoquerait un séisme économique, compromettrait l’avenir de vingt pays, interdirait tout progrès social, bref ferait sombrer le continent dans les ténèbres de la stagnation et de l’anarchie. Tout cela s’est avéré faux, aussi faux que ce qui avait été claironné sur la Yougoslavie ou sur l’Irak.

Ne tenir aucun compte de la vérité, enfin. Le ballon du bourrage de crâne ayant éclaté, personne n’avoue l’avoir gonflé, personne ne se demande s’il s’est trompé. Chirac remplace un gouvernement de caricatures par une caricature de gouvernement. Impavide, l’élite encaisse le rejet de sa conception européenne comme elle a encaissé le désastre de sa guerre dans les Balkans (et comme Bush encaisse la catastrophe irakienne), sans le moindre doute, sans le moindre remords, sans mettre en question un instant la justesse de sa politique.

Le parallélisme est frappant, avec une différence de taille cependant. Cette fois-ci, la base s’est réveillée. Pour la première fois depuis longtemps, l’élite a été secouée par un tremblement de terre : son travail de conditionnement de l’opinion publique a été un échec. Pire même, le peuple le lui a renvoyé dans la figure par un camouflet aussi brutal qu’inattendu. Un “non” catégorique et général, toutes appartenances politiques confondues, en majorité chez les jeunes, les travailleurs et les défavorisés. Un réveil des dominés et une déroute des dominants. La foudre fracassant le centre de l’Elysée n’aurait pas fait plus d’effet.

Le choc a été tel qu’il est intéressant d’en analyser les raisons.

Dans l’affaire yougoslave, (...) les pauvres Serbes, n’ayant pas de pétrole et pratiquant une religion orthodoxe plus discrète que le catholicisme ou l’islam, étaient une proie facile pour la propagande et l’agression. Personne en France, à part les familles des quelques militaires sur le terrain et une poignée de nostalgiques de l’amitié franco-serbe, n’était directement intéressé par les événements balkaniques, qui paraissaient à la fois incompréhensibles et sans grande portée. Le champ était libre pour un bourrage de crâne effleurant une masse indifférente, donc crédule, car on avale facilement de qu’on vous raconte quand on ne s’y intéresse pas.

Les affaires afghane et irakienne ont provoqué les premiers ratés de la mécanique parce que mettant en cause la religion de près de cinq millions de fidèles français. Cette fois-ci, une partie importante du peuple était touché. Et comme les grandes compagnies pétrolières s’inquiétaient de voir compromettre leurs intérêts régionaux, une conjonction s’est opérée entre une fraction de l’élite et l’ensemble populaire concerné. Des réactions d’incrédulité et de rejet, alimentées par l’arrogance américaine, ont trouvé un écho jusque dans les hautes sphères, et une velléité d’indépendance s’est esquissée à la tête de l’Etat.

L’affaire du référendum a cristallisé l’opposition, parce qu’à la différence des deux précédentes expériences, c’est pratiquement le peuple entier qui a senti une menace planer sur ses conditions de vie. Il ne s’agissait plus d’inconnus balkaniques ou de corréligionnaires lointains, mais de l’avenir quotidien, ici, sur place.

Tout d’un coup, le baratin de l’élite est apparu pour ce qu’il était : un salmigondis de promesses creuses et d’engagements imprécis. Des volontaires ont fouillé les textes, des militants ont organisé des discussions. Aussi bien à droite qu’à gauche, les couches de la société jusqu’alors endormies dans le brouillard publicitaire de leurs dirigeants ont mis les tirades officielles à l’épreuve et pris conscience de la duperie. Ce qu’elles avaient ignoré lors de l’agression de la Yougoslavie et vaguement pressenti lors de la guerre à l’Irak – à savoir que l’élite les entraînait à l’aveuglette en les gavant de mensonges – a éclaté au grand jour à propos de l’Europe, parce que cette fois elles étaient directement concernées. Mais concernées par quoi ?

Avant de réaliser qu’ils ne pouvaient échapper à cette question cruciale, nos oracles “wiwistes” ont surenchéri dans les invectives de dépit.

Leur thème principal a été le “patchwork hétéroclite” de ceux qui les ont contrés. En politique étrangère, le “non” français était différent du “non” hollandais, et n’avait rien de commun avec la réticence anglaise, un conflit rageur ayant même éclaté entre Londres et Paris à propos du budget communautaire et de la politique agricole. D’autres “non”, s’ils survenaient, divergeraient sur les raisons du refus. En face, la majorité du “oui” était écrasante. Résultat, la France se retrouvait seule, traînant misérablement à la queue de la modernité. En politique intérieure, les “wiwistes” se sont gaussés des compagnonnages contre nature. Selon eux, il était comique de voir Villiers acoquiné à Buffet ou Besancenot, Fabius et Chevènement faire chorus avec Le Pen, les altermondialistes frayer avec les fanas de la souveraineté. Conclusion : personne n’avalerait un brouet où on sucrait les sardines en salant les fruits et où se mélangeaient chevaux, alouettes, carpes et lapins.

On pourrait répondre qu’en d’autres temps, Tito avait pris avec Nehru la tête d’un Tiers monde encore plus hétéroclite et de Gaulle était sorti de l’OTAN au sommet de son prestige international. Mais grandeur et indépendance ne font plus partie du vocabulaire de nos politiciens. On pourrait aussi observer que si le “non” a surgi spontanément chez tant de gens différents, muets jusque là dans les profondeurs du pays (1), c’est qu’il était amplement justifié. Quant à la rigolade, il était encore beaucoup plus comique de voir à la télévision les têtes de nos géniaux stratèges s’extirpant avec peine de la mélasse de leur défaite. Une galerie de guignols dans la déconfiture…

Un comble de grotesque a été atteint au cours d’une conférence de presse le 16 juin où le trio de pitres bien connu – Jean-Claude Juncker, président de l’Union européenne ; José-Manuel Barroso, président de la Commission européenne ; Josep Borrell, leader du parlement européen – a doctement expliqué que ni eux, ni les auteurs de la constitution n’étaient à blâmer pour l’échec du “oui” en France et en Hollande, mais que le coupable était le public européen qui “n’avait pas vraiment rejeté la constitution, mais seulement ne l’avait pas comprise”.(2) 

Bon. Ne polémiquons pas.

Cherchons plutôt ce qui a motivé ce spectaculaire discrédit de l’élite. Il est dû, en grande partie, à deux faiblesses de nos dirigeants : leur déréalisation et leur impatience.

Par déréalisation, il faut entendre la perte de contact avec le réel. Sur le plan économique d’abord. L’élite, droite et gauche confondues, s’est confiée ou résignée au capitalisme libéral. Un système dont il n’est pas besoin d’être un expert pour voir le vice, dans une équation qui relève du bon sens. Le but est le profit. Pour accroître les bénéfices, il faut dépenser moins. Pour diminuer les coûts, il faut perfectionner la technologie. L’amélioration technique nécessite moins de personnel. La réduction des effectifs permet des économies. Les économies assurent le profit. On vire donc les gens dont on n’a plus besoin.

Les analyses savantes ne changent rien à la simplicité de ce processus. On peut l’amender par des reclassements, le diluer dans les délocalisations, le retarder par la conquête de nouveaux marchés ou le recrutement nécessité par les techniques nouvelles, il reste le fondement du capitalisme libéral dont le chômage est la sécrétion naturelle et inévitable. Les palliatifs gouvernementaux sont des soulagements précaires. Ils sont au chômage ce que la charité est à la misère : des aphrodisiaques administrés à un patient dans le coma. L’excitant le fera peut-être sursauter, mais il n’entrera en convalescence que si l’on traite la racine de son état. En l’occurrence, le système économique dont le chômage est le résultat.

Or, la conception de l’Europe proposée au bon peuple est fondée sur ce système de libre échange et de concurrence débridés, radicalisé dans sa sauvagerie sans bornes par la pression américaine.

L’élite n’a pas compris que l’équation simple ci-dessus était à la portée de tout un chacun, que toute privatisation mettait des salariés sur le pavé, et que tout le monde s’en rendait compte. L’Europe a beau être présentée comme une alléchante perspective, elle reste pour le moment, aux yeux des masses, une construction de riches, dont les retombées pratiques, au ras de l’existence quotidienne, sont loin d’être une amélioration de leurs conditions de vie.

La méconnaissance des besoins sociaux n’est pas le seul élément de la déréalisation des dirigeants.

Ils ont aussi oublié le patriotisme.

Dans les profondeurs populaires, à la recherche de la sécurité économique s’ajoute l’attachement à l’identité. Nous avons vu la force des pulsions nationalistes dans les irrédentismes régionaux, les guerres civiles qui ont déchiré la Yougoslavie, la structure de certains terrorismes, les revendications minoritaires ou les résistances aux occupations militaires. L’Europe est une mosaïque d’histoires, de cultures et de peuplements différents. Chaque entité reste imprégnée par son identité nationale, qui n’est pas celle des autres et qu’elle est loin d’avoir renoncé à défendre. Il suffit de voir les explosions chauvines en matière de sport pour comprendre à quel point l’élite s’est fourvoyée en ignorant cette passion. Le souverainisme français témoigne de sa pérennité. Mais elle n’est pas une spécialité gauloise. Les autres gouvernements et parlements qui ont répondu “oui” à l’Europe se sont bien gardés de consulter leurs peuples : s’ils l’avaient fait, la réponse aurait sans doute été négative dans bien des cas, tant la construction européenne paraît se fonder sur la dilution d’un cadre national qui demeure un espace généralement aimé et respecté. 

C’est précisément cette fermeture sur soi du nationalisme qu’il faut dépasser, objectent les europhiles, tout à leur volonté continentale. Le monde a évolué. Le temps n’est plus aux compartiments étanches, mais à la fusion à grande échelle. Le frileux isolement tient du passé, l’avenir est à l’ouverture internationale. L’industrie s’unifie, les affaires franchissent les frontières, les voyages n’ont pas de limites, la technologie est universelle, la science ne connaît pas de douanes, l’art est apprécié dans le monde entier. Si l’on veut avancer, il faut se débarrasser des entraves locales et faire litière des symboles périmés. La libre circulation est un must. C’est-à-dire la fluidité de l’argent, la mobilité du capital, le flexibilité du travail, la croissance des échanges entre les marchandises et de la communication entre les personnes. Plus rien ne se fait en vase clos. Les barrières volent en éclats, le progrès n’a pas de drapeau.

Tout cela est vrai.

Le but suprême étant l’harmonisation de l’humanité, il est logique d’y arriver en commençant par les continents. Malheureusement l’objectif n’a pas la pureté messianique de l’idéal.

Il s’y mêle beaucoup de préoccupations stratégiques dans le genre rivalité de puissance, où l’on devine encore beaucoup d’intérêts nationaux : les partisans d’une Europe forte la voient capables de faire front à l’hégémonie américaine, d’endiguer les développements chinois, indien ou américain du sud, d’avoir son mot à dire dans la gestion de la planète, mais se demandent en même temps qui, de l’Allemagne, de la France ou du Royaume Uni, va mener le nouvel assemblage et comment l’euro va vaincre le dollar dans la conduite des bonnes affaires internationales. Des préoccupations fort éloignées de l’idéal internationaliste et humanitaire, et de toute façon très au-dessus des soucis du prolo lambda.

Là aussi, on est dans la sphère des initiés. Cette Europe est celle des chancelleries, où se mijotent les concurrences. Mais ce n’est pas tout. Tout ce que les europhiles décrivent comme bénéficiaires de la globalisation moderne et composants nécessaires du progrès – l’industrie, les affaires, les voyages, la technologie, la science, l’art – est l’apanage de la chape de nantis qui coiffe la société. Le charbon et l’acier appartiennent aux grands producteurs, les affaires se mènent entre compagnies géantes, l’euro facilite les déplacements si l’on a l’argent pour voyager, la science et la technologie sont réservées à ceux qui peuvent s’en servir, même l’art se limite à une fraction de privilégiés doués de talent. Certes, on peut admettre que c’est cette avant-garde qui entraîne les peuples vers un monde meilleur, mais pour le moment, il faut reconnaître qu’elle n’a pas réussi à se faire suivre sur le chemin du bonheur. 

J’ai dit “pour le moment”.

Nous en arrivons à l’arbitre ultime : le temps. Et à la seconde faiblesse de nos dirigeants : leur impatience.

Dans leur course à l’Europe, ils ont ignoré les nécessités sociales et ils ont sous-estimé le sentiment national, ce qui a creusé le fossé entre l’élite et le peuple (3). Mais ce qui a encore approfondi ce fossé, c’est la précipitation mise à la réalisation de leur programme. Ils voulaient l’Europe, sans doute avec raison à longue échéance, mais ils ont cherché trop vite à la construire.

Mes deux adorables commentatrices ont rappelé qu’il y a une vingtaine d’années, dans un livre qui s’appelait “Le désordre et la patience”, j’ai esquissé la critique d’un des travers fondamentaux des réformistes en tous genres : leur illusion qu’une transformation durable de la société pouvait s’accomplir à l’échelle d’une génération. On comprend qu’ils veuillent voir le succès de leurs initiatives, et qu’ils imaginent que le volontarisme de leurs décisions suffit à les enraciner, mais le réel évolue avec une décourageante lenteur.

La encore, l’exemple de la Yougoslavie est frappant à cet égard. Tito avait compris que pour en faire un grand pays à l’échelle mondiale, il fallait supprimer les antagonismes de ses constituants. Il a imaginé sa République fédérale qui devait réconcilier Slovènes, Croates, Serbes, Bosniaques, Monténégrins, catholiques, orthodoxes, musulmans, roms et la poussière de minorités qui relevaient de son autorité. La poigne de fer du communisme a permis pendant un certain temps de croire à la réussite du métissage. La mémoire des conflits antérieurs a été effacée, les adversaires ont appris à cohabiter, les mariages mixtes ont tissé de nouveaux liens. Mais il aurait fallu plusieurs générations pour cimenter l’édifice. A la mort du chef charismatique, les dissensions ont refait surface, et les grandes puissances qui les ont encouragées n’ont pas eu grand chose à faire pour les transformer en guerres civiles. La vie d’un homme s’est avérée trop courte pour consolider la soudure.

On peut rappeler aussi qu’il a fallu deux siècles à l’Amérique, l’élimination de la biodiversité autochtone (les diverses tribus indiennes), plusieurs guerres et un féroce affrontement intérieur, pour se fédérer en Etats-Unis. Et que Bolivar, malgré l’atout d’unité de langue que ne possède même pas l’Europe et l’homogénéité de la conquête espagnole, n’a jamais réussi à unifier l’Amérique du Sud. Comment s’étonner qu’en à peine cinquante ans, une Europe de diplomates et de financiers, imposée à marches forcées par en haut sans consultation d’un kaléidoscope de peuples différents, ne soit encore qu’une charpente fragile que le moindre coup de tabac fait chanceler ?

La patience a manqué aux europhiles.

Pourtant un peu plus de prudence, et un peu plus d’attention portée aux intérêts et aux sentiments populaires, auraient sans doute consolidé des étapes successives qui n’étaient pas en soi dénuées d’intérêt. En rappeler les principales met en évidence le tempo trop rapide de leur succession.

L’idée européenne se matérialise au lendemain de la Seconde guerre mondiale, dans six pays se relevant à peine des ravages militaires : la France, l’Allemagne, l’Italie, la Belgique, la Hollande et le Luxembourg. Il est amusant de rappeler au passage que les deux hommes à l’origine de l’aventure – Jean Monnet et Robert Schuman – étaient en grande partie de formation anglo-saxonne et allemande. Jean Monnet a dirigé une banque aux Etats-Unis puis a participé, en 1940, à une initiative sans suite de fusion des empires britannique et français. De 1940 à 1943, il a représenté l’Angleterre à Washington avant de rejoindre de Gaulle à Alger en 1943 et de devenir son commissaire général au Plan en 1946. Robert Schuman est né dans l’Alsace-Lorraine allemande et a fait ses études universitaires à Bonn, Munich et Berlin. Député de Metz redevenue française, c’est en tant que ministre des Affaires étrangères (de 1946 à 1956) qu’il a conçu avec Jean Monnet le projet européen.

En 1951 naît, entre les six pays cités, la Communauté européenne du charbon et de l’acier (C.E.C.A.). L’affaire arrange les alliés en leur permettant de contrôler l’industrie lourde allemande et de lui interdire toute production militaire, et l’Allemagne en lui permettant de réintégrer de façon respectable la communauté internationale. Elle comporte la création d’une Haute autorité, d’un Conseil peu efficace représentant les six gouvernements, d’une Cour de justice destinée à surveiller l’application des règles du traité, et d’une assemblée dénuée de tout pouvoir. Une structure comme on le voit sans grandes racines démocratiques. Et, comme si la précipitation était déjà la tare du projet européen, ses partisans essuient un premier échec avec la Communauté européenne de défense (C.E.D.) que les gaullistes font refuser par l’assemblée nationale.

Poussant les feux, et nullement découragés par ce faux pas, les europhiles alignent ensuite, sur moins d’un demi-siècle, la suite de décisions supranationales qui modèlent le continent actuel. En 1957, la Communauté économique européenne (C.E.E.) voit le jour avec le traité de Rome, ouvrant un marché commun à la libre concurrence. En 1972, l’Angleterre entre dans le marché commun ; en 1985, les accords de Schengen abattent les frontières. En 1992, l’euro fait son apparition avec le traité de Maastricht, suivi en 1997 par le traité d’Amsterdam et en 2001 par le traité de Nice. Pendant ce temps, les six pays d’origine passent à neuf avec l’Union européenne, puis à quinze, et en 2003 à vingt-cinq, avec la perspective de nouvelles adhésions. A chaque étape, la boursouflure bureaucratique augmente, l’inspiration capitaliste libérale se renforce, l’Europe – fabriquée exclusivement autour des tapis verts, en un temps historique rhédibitoirement bref et au mépris de la diversité de ses composantes – s’éloigne des peuples. Elle est désormais perçue au mieux comme un idéal compromis par l’impatience de ses apôtres, au pire comme une domination étrangère de riches et un corset de fonctionnaires aux antipodes de la réalité.


Pourtant, elle disposait – et dispose encore – d’atouts pouvant être utilisés en sa faveur.

Le principal est le mirage qu’elle représente aux yeux des Etats pauvres ou sortant du communisme. S’intégrer à l’Occident est participer à sa puissance, partager sa fortune, profiter de ses acquis, s’élever à son niveau de vie. Derrière l’Occident, il y a l’opulente Amérique, qui a toujours été le rêve des déshérités. On comprend qu’en Europe du centre ou de l’est, des gouvernements plus ou moins bien assurés recherchent la solidité d’une communauté atlantique sous la protection de l’OTAN, et que des peuples défavorisés, aspirant à un sort meilleur, s’imaginent qu’en adhérant à l’Union européenne, ils auront une part du gâteau de la civilisation, jouiront des bienfaits de la démocratie et respireront l’air de la liberté. C’est le sort meilleur qu’on leur fait miroiter tous les jours, et les bonnes paroles font aux démunis l’effet du verre d’eau offert aux assoiffés.

Malheureusement, la réalité n’est pas à la hauteur de la fiction. Les lendemains qui déchantent commencent à soulever des problèmes. Dans les pays qui végétaient dans un dirigisme économique trop envahissant, l’explosion libérale a permis le pillage capitaliste des ressources nationales. Déjà l’Allemagne de l’Est a réalisé que la chute du Mur de Berlin n’avait pas comblé le décalage avec l’Allemagne de l’Ouest. La désillusion, alimentée par le chômage, la privatisation ou la braderie des entreprises, les “réformes” de rentabilité imposées par le FMI ou la Banque mondiale, les aléas de l‘unification monétaire, la mise aux normes militaires de l’OTAN et la croissance des inégalités, se propage à la Roumanie, la Hongrie, la Bulgarie et la Pologne. Le président tchèque Vaclav Klaus ne cache pas son euroscepticisme. L’enthousiasme des gouvernements baltes n’est pas partagé par tous les citoyens. Tony Blair a prudemment abandonné l’idée de consulter les Anglais, prévoyant une nouvelle victoire des europhobes. Un ministre de Berlusconi a même demandé qu’on abandonne l’euro pour en revenir à la lire traditionnelle de l’Italie.


Ce déraillement montre à quel point le train européen a été mal aiguillé.

On a ajouté à une concentration économique outrancièrement capitaliste, la rhétorique militaire des efforts nécessaires d’armement, des forces de projection, de la défense commune et des interventions extérieures, pour finir par envisager un fédéralisme politique se substituant aux nations. Un parcours complet où l’on n’a négligé qu’une chose : les voyageurs. Alors qu’une progression mieux orientée et moins hâtive aurait pu s’appuyer sur le préjugé favorable accordé à l’unification continentale.

Car tout le monde veut la coopération et la paix dans un espace ensanglanté pendant des siècles. Et des instruments existent qui peuvent y contribuer. Le Conseil de l’Europe, par exemple, crée en 1949, qui comprend aujourd’hui 46 Etats, y compris la Russie, et qui s’est doté d’un organe judiciaire : la Cour européenne des droits de l’homme (à ne pas confondre avec l’Union européenne et sa Cour de justice des communautés européennes, tous ces organismes siégeant à Strasbourg). Il y a aussi l’Organisation de la sécurité collective en Europe (OSCE), instaurée en 1994 pour faire respecter les accords d’Helsinki de 1975, ces derniers étant particulièrement intéressants parce que signés par les deux blocs avant la fin de la Guerre froide, et garantissant la concorde par le l’inviolabilité des frontières et le respect des souverainetés.

Ces organismes jalonnent une voie plus acceptable que celle de l’atlantisme ou de l’OTAN, si l’on veut vraiment construire une Europe qui ne soit stratégiquement inféodée à personne : celle d’accords multilatéraux patiemment conclus entre Etats indépendants, qui habituent peu à peu les peuples, avec leur approbation, à collaborer. Aucune instance supranationale artificielle, plaquée administrativement sur la mosaïque, ne peut remplacer aujourd’hui la nation. Cela suppose une vue radicalement différente de l’Europe. Le prisme financier, industriel, diplomatique, militaire et politique, à travers lequel elle a été conçue jusqu’ici dans les sommets, doit être remplacé par un prisme social centré sur les problèmes de la base. Les europhiles – et à ces conditions nous en sommes tous – doivent sortir des bureaux et des cabinets pour se plonger dans la réalité, tenir compte de la nocivité du libéralisme et de la variété des cultures, rejeter les obligations du militarisme américain, et préparer lentement, par des liens spécifiques noués à tous les niveaux, la coopération entre Etats et la cohabitation entre citoyens qui forgera à longue échéance l’Europe de nos descendants. 


*Louis Dalmas, journaliste et écrivain, a interviewé de nombreux chefs d’Etats et a dirigé pendant dix ans l’agence de reportages la plus importante du monde. Il est l’auteur de plusieurs livres dont l’un préfacé par Jean-Paul Sartre.

Notes

1. Cf. les abstentions croissantes aux diverses élections depuis une décennie, soudainement remplacées par une participation inattendue.
2. International Herald Tribune, 18-19 juin 2005.
3. Cette double lacune est illustrée par un sondage effectué par Libération, entre le 17 et le 25 juin 2005, auprès de jeunes de 18 à 30 ans. 87 % se prononcent pour une Europe “sociale”, 77 % se sentent “surtout” ou “seulement” français. Dans cette catégorie de la population, il y a eu 39 % d’abstentions et 55 % de votes “non”.


Cet article est extrait de l'essai de Louis Dalmas : "Le crépuscule des élites", éditions Tatamis, 2008 (Préface de Roland Dumas), p.167

Quatrième de couverture :

La vie luxueuse des milliardaires, les fortunes brassées en bourse, l’univers clos de la haute finance et de l’autorité, la richesse des amateurs d’art ou les extravagances de la jet-set, autant de mirages qui font partie d’un autre monde. Le monde fastueux de l’argent, hors d’atteinte du commun des mortels. Il se confond avec le monde des abus, des injustices et du mensonge. Le monde grisant du pouvoir. Lui aussi fermé. Distant. Intouchable. Ce monde de l’argent et du pouvoir est celui des "élites" de notre société occidentale. Sa différence se creuse avec la réalité ordinaire. Le fossé s’approfondit entre les dominants et les dominés. Les gouvernants se sont éloignés de leurs gouvernés. En politique, leurs décisions ne reflètent plus la volonté des masses, leurs intérêts ne sont plus ceux du plus grand nombre. Pour se protéger, ils propagent une information faussée. Pour se justifier, ils imposent la pensée unique et réduisent au silence les voix discordantes. Cette profonde division inégalitaire est le thème de ce livre. Louis Dalmas l’évoque en analysant quelques grands problèmes de notre temps : l’hégémonie américaine, l’Europe, le terrorisme, la violence, la conception ethnique des groupes humains, le déclin de la justice, la dépendance des médias. Sa conclusion mérite réflexion. Coupé du concret, le couvercle des "élites" se fragilise : des explosions à venir s’annoncent, qui le feront peut-être sauter.

L'ouvrage peut être commandé directement à CAP 8, BP 391, 75869 Paris cedex 18, chèque à l’ordre de "Vérité et Justice" ou par internet

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