L'OBSERVATOIRE DE L'EUROPE

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Le Président Klaus bouscule le dogme européiste devant une assemblée hostile


C'est un hémicycle européen majoritairement hostile qui attendait à Bruxelles le Président de la République tchèque, VacIav Klaus , dont le pays préside le Conseil européen de l'Union. L'homme qui, il y a cinq ans, a fait entrer son pays dans l'Union européenne, refuse l'étape supranationale nouvelle que va faire franchir le traité "anti-démocratique" de Lisbonne à l'Europe. Autant dire que pour la majorité des députés, il n'était pas le bienvenu. Supportant mal la contradiction, ce qui est un comble dans une assemblée qui se prétend démocratique, beaucoup ont quitté l'hémicycle au moment où le Président Klaus estima qu' "En l'absence de demos, en l'absence de peuple européen, la solution [au déficit démocratique] ne passe pas par un renforcement du rôle du Parlement européen" et qu' "il est faux de considérer l'état actuel de l'organisation institutionnelle de l'UE comme un dogme non critiquable à jamais". Philippe de Villiers et Declan Ganley, l'un dans l'hémicycle, l'autre depuis la tribune du public, buvaient du petit lait. Le leader du "non" français, qui sera reçu à Prague la semaine prochaine par le Président de la République, et celui du "non" irlandais sont en pleine préparation des élections européennes sous la bannière de Libertas, pour proposer aux électeurs européens l'occasion de dire ou de redire "non" à la Constitution européenne devenue traité de Lisbonne. Comme le président tchèque, ils pensent qu' "il est faux de supposer que le seul avenir possible de l'intégration européenne, postulé a priori et donc incritiquable, devrait être "l'Union sans cesse plus étroite“ affichée au fronton des traités actuels, c'est à dire la fusion des nations dans ce que de Gaulle appelait une "purée de marrons" qui n'a plus rien à voir avec l'Europe.





Bruxelles, 19 février 2009

Discours de M. Vaclav Klaus, Président de la République tchèque, devant le Parlement européen

Traduit du tchèque (seul le prononcé fait foi)


Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs les Parlementaires européens,

Pour commencer je voudrais d'abord vous remercier de me donner l'occasion de parler devant le Parlement européen, une des institutions clés de l'Union européenne. Je m'y suis rendu déjà plusieurs fois mais je n'ai jamais eu le possibilité d'intervenir en séance plénière. C'est pourquoi j'apprécie cette occasion qui m'est donnée. Les représentants élus des 27 pays, avec leur gamme variée d'opinions et d'attitudes politiques, constituent un auditoire unique de même que l'Union européenne qui est, depuis plus de cinquante ans, une expérience unique et, en principe, révolutionnaire, essayant d'améliorer les processus de prise de décision en Europe en en transférant une partie considérable des Etats membres vers des institutions paneuropéennes.

J'arrive ici devant vous de la capitale de la République tchèque, Prague, le centre historique de l´Etat tchèque, un des importants lieux de développement de pensée, de culture et de civilisation européennes. Je viens devant vous en tant que chef de l'État tchèque qui, malgré les transformations les plus diverses, a toujours contribué à l'Histoire européenne, à plusieurs reprises, et de manière significative. C'est ce qu'il veut encore faire aujourd'hui.

La dernière fois qu´un président tchèque prononça son discours devant vous, c´était il y a neuf ans. Mon prédécesseur, Václav Havel,  s'est adressé à vous quatre ans avant notre adhésion à l'Union européenne. Il y a quelques semaines, c'était le Premier ministre du gouvernement tchèque, Mirek Topolánek, qui s'est exprimé devant vous, en tant que Premier ministre du pays présidant le Conseil de l'Union européenne. Dans son discours, il a traité des sujets concrets résultant des priorités de la Présidence tchèque et aussi des problèmes pressants auxquels font face les pays de l'Union européenne aujourd´hui.

Cela me permet d'évoquer devant vous des sujets dont le niveau est plus général, d´aborder des choses qui sont peut-être, à première vue, moins dramatiques que les solutions portées à la crise économique actuelle, le conflit gazier entre la Russie et l'Ukraine ou bien la situation à Gaza. Néanmoins – a mon avis – pour le développement du projet d´intégration européenne, elles ont une importance tout a fait essentielle. 

Dans moins de trois mois, la République tchèque commémorera déjà le cinquième anniversaire de son adhésion à l'Union. Elle le commémora avec dignité. Elle le commémora comme le pays où, à la différence de certains autres nouveaux États membres, l'on éprouve de la déception, du fait d'attentes insatisfaites liées à l'adhésion. Ce n'est pas une surprise et cela s'appuie sur une interprétation rationnelle. Nos attentes étaient réalistes. Nous savions bien que nous adhérions à une communauté créée et élaborée par des êtres humains, et non à une construction idéale édifiée sans intérêts, visions, opinions et idées authentiques. Ces intérêts et ces idées sont évidemment partout dans l'Union européenne.

D'une part, nous avons compris notre adhésion à l'Union comme la confirmation extérieure du fait que nous étions redevenus de nouveau et relativement vite, en moins de quinze ans apres la chute du communisme, un pays européen normal. D'autre part, nous avons considéré (et nous la considérons encore aujourd'hui) notre possibilité de participer activement au processus de construction européenne comme une occasion de bénéficier des avantages offerts par l'Europe déjà hautement intégrée et à en même temps de prendre part à ce processus selon nos convictions. Nous assumons notre part de responsabilités au développement de l´Union européenne, et c'est seulement avec cette conscience que nous concevons notre présidence du Conseil de l'Union européenne. Je suis convaincu que les six premières semaines de notre présidence démontrent clairement le caractère responsable de notre approche.

Je voudrais répéter, aussi lors de cette séance, nettement et – pour ceux d'entre vous qui ne le savent pas ou ne veulent pas le savoir – très clairement et à haute voix ma conviction que pour nous il n´y avait pas et qu´il continue à ne pas y avoir d´alternative à l'adhésion à l'Union européenne et que, dans notre pays, il n'y a aucune force politique pertinente qui puisse ou même veuille mettre cette affirmation en doute. C'est pourquoi nous sommes désagréablement gênés par des attaques a notre sujet, qui vont augmentant et se multipliant et qui se basent sur une supposition infondée que les Tchèques seraient en train de chercher un cercle d'intégration différent de celui auquel ils ont adhéré, il y a cinq ans. Ce n'est pas le cas.

Les citoyens de la République tchèque estiment que l'intégration européenne remplit une mission nécessaire et importante. Ils la perçoivent, pour résumé, comme suit : 
 ― c'est l'élimination des barrières inutiles et contre-productives pour la liberté humaine et la prospérité concernant la circulation des personnes, biens et services, des idées, des philosophies politiques, des schémas culturels et modèles de comportement qui se sont constitués au cours de l'évolution historique de manière et pour des raisons les plus différentes dans chaque pays européen ;
― et c'est la gestion commune des biens publics existant au niveau du continent, donc celle de tels projets qui ne pourraient pas être réalisés sur la base exclusive de négociations entre deux (ou bien plusieurs) pays européens voisins.

L'effort de réaliser les deux objectifs – l'élimination des barrières et le choix rationnel des questions à solutionner au niveau de tout le continent – n'est pas et ne sera même jamais accompli. Des barrières et des obstacles continuent à persister. Et des décisions prises au niveau de Bruxelles sont sûrement plus nombreuses qu´il serait nécessaire. Il est certain que les décisions y sont prises plus souvent que les citoyens des pays européens ne le souhaiteraient.

Mesdames et Messieurs les Parlementaires, je crois que vous êtes assurément conscients de ce fait. C'est pourquoi je vous pose cette question fondamentale :  êtes-vous sûrs, lorsque vous votez au sujet de n'importe quel texte ici , que cette affaire doit être résolue justement dans cette salle et non quelque part plus près des citoyens, donc dans les  États européens ?

La rhétorique actuelle politiquement correcte évoque encore certains autres effets possibles de l'intégration européenne, mais ceux-ci ne sont que plutôt secondaires et substituables. Surtout, ils expriment les ambitions des politiciens professionnels et des personnes qui sont liées à ceux-ci, non les intérêts des citoyens ordinaires des États membres.

En disant que notre adhésion à l'Union européenne n'a eu et n'a aucune alternative pour nous, je n'ai dit que la moitié de ce qu'il faut dire. La seconde moitié est une affirmation tout à fait logique que, par contre, les méthodes et les formes de la construction européenne offrent beaucoup de variantes possibles et légitimes, lesquelles sont apparues au cours des cinquante dernières années. L'histoire ne se termine pas. Il est faux de considérer l'état actuel de l'organisation institutionnelle de l'UE, comme un dogme non critiquable à jamais. Malheureusement cette erreur va se répandant bien qu'elle soit tout à fait en contradiction avec le raisonnement rationnel et aussi avec l'histoire de toute l'évolution bimillénaire de la civilisation européenne. Également, il est faux de supposer le seul avenir possible de l´évolution de l'intégration européenne, postulé a priori et donc non critiquable, dans le sens d'une "Union sans cesse plus étroite", ou l'avancement de l'intégration toujours plus profonde des États membres.

Ni la situation existante, ni le postulat de l'approfondissement continu de l'intégration ne doivent constituer, le cas échéant ne devraient constituer, quelque chose d'intangible pour aucun démocrate européen. Imposer un tel processus, de la part de ceux qui se considèrent, pour reprendre l´expression du célèbre écrivain tchèque Milan Kundera, comme les "propriétaires des clés“ de l'intégration européenne, est tout simplement inacceptable.

En outre, il est clair que l'un ou l'autre arrangement institutionnel de l'Union européenne n'est pas le but en soi mais le moyen pour atteindre de vrais objectifs tels que la liberté humaine et une organisation économique telle qu'elle puisse assurer la prospérité. C'est le cas de l'économie de marché. 

Ce fait est évidemment souhaité par les citoyens de tous les États membres. Mais au cours de ces vingt années après la chute du communisme, je ne cesse de constater que ceux qui ont vécu une grande partie du vingtième siècle sous l'oppression et ont combattu les difficultés de l'économie non fonctionnelle, centralement planifiée et organisée par l'État, le souhaitent plus fortement et craignent de plus en plus le manque de liberté. Ces personnes sont, tout à fait logiquement, plus sensibles à tous les phénomènes et toutes les tendances qui s'opposent à la liberté et à la prospérité. Les citoyens de la République tchèque en font partie.

Le système actuel des prises de décision dans l'Union européenne est un système différent de celui qui a été confirmé et éprouvé par l'histoire, de la démocratie parlementaire classique. Le système parlementaire repose sur un majorité soutenant le gouvernement et sur un ou des partis d´opposition : ceci n'existe pas au Parlement européen. Une seule voie y est imposée et celui qui cherche une alternative est considéré comme adversaire de la construction européenne. Il n'y a pas si longtemps, nous vivions, dans notre partie de l'Europe, sous un régime politique où aucune alternative n'était admissible et, en conséquence, aucune opposition parlementaire n'existait. Nous avons fait cette amère expérience que l'absence d'opposition signifie la perte de la liberté. C'est pourquoi des alternatives politiques doivent exister.

Également, le rapport entre le citoyen de n'importe quel État membre et un dirigeant européen n'est pas un rapport normal entre un électeur et l'homme politique supposé le représenter. Outre cela, il existe entre les citoyens de l'Union et leurs représentants au Parlement européen une distance (et il ne s'agit pas seulement d'une distance au sens géographique) qui est beaucoup plus grande que celle existant à l'intérieur des États membres. Ce fait est désigné par des termes différents – déficit démocratique, perte de responsabilité démocratique, prise de décisions par les non élus qui font partie d'un élite, le caractère bureaucratique des prises de décisions, etc. Les projets de modification contenus dans la Constitution européenne rejetée comme dans le traité de Lisbonne qui est en fait peu différent, augmenteraient encore ce défaut.

En l'absence de « demos », de peuple européen, la solution ne consiste pas non plus dans un renforcement du rôle du Parlement européen. Par contre, ceci pourrait encore aggraver le problème en conduisant à une aliénation encore plus grande des citoyens des pays européens vis-à-vis des institutions de l'Union. La solution ne consiste ni dans le développement d'un « melting pot » de l'intégration européenne, ni dans la réduction du rôle des États membres au nom d´une société européenne multiculturelle et multinationale en devenir. Ce sont des tentatives qui ont toujours échoué dans le passé, parce qu'elles ne s´inscrivaient pas dans le cours de l´évolution historique naturelle.

Je crains que les tentatives de continuer à accélérer et à approfondir l'intégration et de transférer davantage de prises de décisions touchant aux conditions de la vie des citoyens des États membres au niveau européen ne menacent par leurs conséquences tous les acquis positifs obtenus en Europe durant les cinquante dernières années. Ainsi, ne sous-estimons pas les craintes de citoyens de bien des États membres que leurs affaires ne soient désormais décidées ailleurs et sans eux et que leur possibilité d'influencer ces processus décisionnels ne soient que très restreints. L'Union européenne doit son succès  jusqu'à présent, entre autres au fait que l'opinion et la voix de chaque État membre ont eu la même importance, lors du vote, pour être entendues. Ne permettons pas la naissance d'une situation où les citoyens des États membres éprouveraient un sentiment de résignation, que le projet d'Union européenne ne soit plus le leur, qu'il se développe de façon différente de leurs souhaits et qu'ils ne soient obligés que de se soumettre à celui-ci. Nous pourrions nous retrouver très facilement et très rapidement aux temps dont nous avions pris l'habitude de dire qu'ils sont révolus...

Ce fait est étroitement lié à la question de la prospérité. Il faut dire sincèrement que le système économique actuel de l’UE est celui de l'oppression du marché et du renforcement continu de la gestion centrale de l'économie. Bien que l'histoire nous ait prouvé plus que nécessaire, que ce n'est pas la bonne direction à prendre, nous la reprenons de nouveau. Le taux limitant la spontanéité des processus de marché et celui de la réglementation politique ne cessent de croître. C'est aussi l'interprétation erronée des causes de la crise financière et économique qui contribue à ce développement, dans les derniers mois, comme si la crise était due au marché, tandis que sa cause véritable consiste justement dans le contraire – elle a été causée par la manipulation politique du marché. Encore une fois, il faut rappeler l'expérience historique de notre partie de l'Europe et la leçon que nous avons en tirée.

Beaucoup de vous connaissent certainement le nom de l'économiste français Fréderic Bastiat et sa célèbre "Pétition des fabricants de chandelles", qui est devenue un texte connu et aujourd'hui déjà classique dans les manuels démontrant l'absurdité de l'ingérence politique dans l'économie. Le 14 novembre 2008, la Commission européenne a exaucé la pétition, devenue réelle et non fictive des fabricants de chandelles, en grevant les chandelles importées de Chine de droits de douane de 66%. Je ne croirais pas qu'un texte littéraire écrit il y a 160 ans, puisse devenir une réalité, mais cela est arrivé. La conséquence inévitable de la prise de telles mesures est le retard et le ralentissement économique de l'Europe, voire le freinage de sa croissance économique. La solution ne consiste que dans la libéralisation et la dérégulation de l'économie européenne.

Je dis tout cela en assumant ma responsabilité de l'avenir démocratique et prospérant de l'Europe. Je m'efforce de vous rappeler les principes fondamentaux sur lesquels la civilisation européenne a été construite pendant des siècles et millénaires. Des principes dont la validité est intemporelle et universelle et qui, en conséquence, devraient valoir aussi dans l'Union européenne actuelle. Je suis sûr que les citoyens des États membres souhaitent la liberté, la démocratie et la prospérité économique.

A l'heure actuelle, le fait le plus important est manifestement l'exigence que la discussion libre sur ces affaires ne soit pas considérée comme une attaque contre l´idée même de la construction européenne. Nous avons toujours cru que la démocratie authentique, qui nous a été refusée pendant quarante ans, est justement basée sur le droit de débattre ouvertement de toutes questions graves, d'être entendu et de défendre la possibilité de chacun de présenter son avis même s'il est différent et qu'il n'y a pas « une seule opinion correcte » – et cela, même quand nous sommes en désaccord avec lui.

Nous qui avons éprouvé l'amère expérience pendant la plus grande partie de nos vies que l'échange libre des idées et des opinions est une condition essentielle de la démocratie authentique, nous voulons croire que cette condition sera observée et respectée même dans le futur. Elle constitue l'occasion et la seule méthode pour rendre l'Union européenne plus libre, plus démocratique et plus prospère.

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