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La zone euro, 'première à entrer en récession, dernière à en sortir'



On avait une crise un peu artificielle sur la finance, on va avoir une crise durable et grave sur l’économie jusqu’en 2010 : récession, chômage, etc. Cela, on ne peut pas en douter. Comme on ne plus douter des ravages de la politique monétaire de la Banque centrale européenne. A l’arrivée, la zone euro sera la première à rentrer dans la récession, et peut-être la dernière à en sortir.




La zone euro, 'première à entrer en récession, dernière à en sortir'

«Les banques vont faire payer le prix aux particuliers»

Pour Jean-Paul Pollin, professeur, l’impact sur l’économie réelle sera grave et durable.
Jusqu’où peut aller l’effet domino ?
Personne ne peut le dire. Des listes circulent sur des banques pouvant être attaquées. Des opérateurs se livrent à une spéculation qui vire au jeu de massacre. Tout établissement dans la ligne de mire peut être amené à chuter, sans problème majeur d’insolvabilité.
La défiance actuelle dans le système bancaire serait entretenue par une «exubérance irrationnelle» ?
En grande partie. La crise de confiance est si généralisée qu’elle frappe des banques saines. Mais certaines se retrouvent en manque de liquidité, après avoir vu fondre leurs fonds propres via la dégringolade de leur cours boursiers.
Vit-on des «prophéties autoréalisatrices» ? Le simple fait d’avoir des doutes sur la solvabilité d’une banque peut-il provoquer sa chute ?
Complètement. Il suffit qu’on se méfie des uns des autres pour que les banques ne se prêtent plus entre elles. On parvient alors à un moment de fragilité tel qu’il n’y a plus d’argent disponible. C’est ce qui s’est passé lundi où le marché est devenu sec. Seules les banques centrales ont pu injecter de l’argent, à un niveau jamais vu hier.
Les paroles des politiques comme des banquiers sur la sûreté des banques ne suffisent plus à rassurer…
C’est vrai. Qui sera le prochain : Société générale, Crédit agricole, BNP ? De proche en proche, on y arrive. Mais les fonds à mettre pour spéculer contre ses grandes banques sont énormes. Et les autorités monétaires peuvent encore dire stop. C’est ce qu’il s’est passé pour Fortis et Dexia. Elles ont dit : «Non, cette banque n’est pas insolvable. Elle n’a pas à tomber en faillite. Elle a des actifs supérieurs aux passifs. Donc on se porte garant.»
Le petit épargnant a-t-il raison d’avoir peur ?
Non le petit épargnant n’a rien à craindre… Mais les banques feront payer le prix aux particuliers comme d’habitude. Dans la bonne humeur et l’autosatisfaction, les banques de dépôts vont éponger les conneries des banques d’affaires. Pour se refaire des marges, elles répercuteront les pertes sur le client. Par l’augmentation des marges sur les prêts ou la hausse de la tarification des services bancaire. A l’arrivée, en Europe, ce qu’on nous présentait comme un avantage sera un inconvénient. La crise aura un impact sur l’économie réelle plus fort et plus vite qu’ailleurs.
Quelles leçons tirez-vous du krach financier et bancaire ?
Que l’autorégulation ne marche pas. Il y a un an, quand on parlait de la faillite de l’autorégulation, on me disait, comme Christian de Boissieu [président du Conseil d’analyse économique, ndlr] ou Alan Greenspan [président la Réserve fédérale américaine jusqu’en 2006, ndlr] : «Tu ne peux pas dire ça, il ne faut surtout pas y toucher». A l’arrivée, l’Etat va prendre en charge les innovations financières hasardeuses et les fraudes. Sauver les institutions prêteuses, les fonds d’investissements, des actionnaires, des dirigeants, et le type qui a perdu sa maison, rien… Là, c’est trop tard. Ne rien faire coûterait plus cher que de faire le plan.
Et puis, on fera l’inventaire des dégâts sur l’économie réelle…
Il risque d’être cruel. On avait une crise un peu artificielle sur la finance, on va avoir une crise durable et grave sur l’économie jusqu’en 2010 : récession, chômage, etc. Cela, on ne peut pas en douter. Comme on ne plus douter des ravages de la politique monétaire de la Banque centrale européenne. A l’arrivée, la zone euro sera la première à rentrer dans la récession, et peut-être la dernière à en sortir.
Il y aura un «avant» et un «après»?
Pas forcément. Les banquiers n’ont jamais tiré les leçons des crises. C’est toujours la même histoire sous des formes différentes. Une fois assaini, on reproduit les mêmes erreurs avec des moyens différents. La finance comme la banque ne changeront pas si le cadre dans lequel elles opèrent ne change pas.

Jean-Paul Pollin est professeur à l’université d’Orléans et membre du Cercle des économistes.
Dernier ouvrage paru: Les marchés financiers sont-ils rationnels ? Chroniques Économiques 2002, Ed. Descartes.



Propos recueilli par Christian Losson 



Libération, 1er octobre 2008




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