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La nation républicaine, antidote au nationalisme



La gauche française, qui entretient aujourd’hui des rapports difficiles avec la notion de souveraineté, serait bien inspirée de retrouver dans son histoire les bases solides qui lui permettraient de relever les défis de demain. Une plate vulgate lui fait encore s’imaginer que les souverainetés s’effacent et s’effaceront en Europe aussi sûrement que les provinces d’hier firent la France, que les royaumes et principautés firent l’Italie ou l’Allemagne… Quiconque s’opposerait à cette marche inéluctable de l’histoire serait donc réactionnaire. « La France est notre patrie, l’Europe est notre avenir », affirmait François Mitterrand : entre les deux, le « mais » était sous-entendu, et peut-être indicible.




Guy Peelaert, La République contre les bien-pensants, 1999
Guy Peelaert, La République contre les bien-pensants, 1999

par Jean-Yves Autexier*

« Souveraineté populaire » 

A mesure que la réalité européenne déployait ses atours, les peuples s’alarmaient de la dépossession de leur destin. Non seulement 80% des normes sont aujourd’hui décidées ailleurs qu’au Parlement national qu’ils ont élu, mais leur vote - même aussi explicite qu’un référendum -, est tenu pour non avenu s’il contrevient à la doxa. Le désenchantement est le plus fort dans les couches populaires qui jadis étaient le socle de la gauche. Les récentes élections européennes ont enregistré 50,3% d’abstentions à Neuilly, et  75,7% à Bobigny !

De sorte que je vois avec intérêt le concept de « souveraineté populaire » progresser dans les rangs de la gauche française. Il n’est pas difficile d’en retracer l’origine et le parcours et de l’assumer comme exigence de démocratie. Quand le processus européen s’oppose frontalement au vote populaire, il faut choisir son camp : celui des élites autoproclamées qui savent ce qui est bon pour les peuples, et corrigent énergiquement les mal élevés, ou celui de la souveraineté populaire, qui ne connaît qu’un maître, le suffrage universel. Que cette ligne de fracture passe au sein de la gauche française en dit long sur la dérive qui a fait aller beaucoup de ses dirigeants aussi loin de leurs bases. Point n’est besoin d’être un grand expert politique pour faire le lien entre ces dérives et leurs déboires électoraux.

La souveraineté populaire retrouve donc lentement  droit de cité dans de vastes secteurs de la gauche française. Mais le concept de souveraineté nationale lui demeure plus énigmatique. Le lien entre la gauche et la nation, très fort au moment de la Révolution et de la naissance de la République, s’est distendu avec le temps ; une lecture sommaire du marxisme a poussé, contre la meilleure intuition de Jaurès, à amalgamer la nation avec les intérêts des possédants ; la première guerre mondiale a brisé les certitudes, puis les guerres coloniales, détournant le patriotisme jusqu’à la nausée, ont porté le coup le plus sévère. Le bel héritage de la Résistance et de la Libération a laissé place, à gauche, à une suspicion permanente à l’égard de la nation. L’internationalisme qui devait « conduire à la nation » a mené beaucoup de gens de gauche à la combattre, sans mesurer qu’à chaque fois que la nation ou l’Etat reculaient, c’était l’argent et le marché qui occupaient le terrain laissé libre.  Il me semble que rien pourtant, dans l’idée de souveraineté nationale, ne devrait choquer les Républicains de gauche, mes amis. Il est vrai que le concept embrasse l’histoire, les vivants et les morts, rappelle la continuité de la France, qui ne commence pas avec la Révolution, souligne les permanences. Mais il suffit de lire Jaurès, Mendès France ou les poètes de la Résistance pour mesurer à quel point ce sentiment n’a jamais cessé de les habiter. Et c’est quand elle assumait pleinement la France que la gauche a pu rencontrer la confiance du peuple. 

L’avenir des nations 

L’idée républicaine de la nation est le meilleur antidote au nationalisme, parce qu’elle répond à la difficile question de l’appartenance, dans un univers en apparence mondialisé, en bannissant tout critère ethnique. La nation politique est la brique de base de toute construction internationale sérieuse, c’est « la patrie, apprentissage à l’universelle patrie » de Michelet. Il serait bon que la gauche se réappropriât son propre héritage !

A ceux qui doutent de l’avenir des nations, l’actualité ne cesse d’infliger de flagrants démentis. Les élections européennes de juin 2009 ont montré que les citoyens ne se laissent pas bercer d’illusions : ils ont refusé en masse de servir de caution à une construction politique oligarchique qui les bafoue. Le cadre national est à ce jour le cadre indépassé de la démocratie : c’est la que se confrontent les intérêts antagonistes, que se nouent les enjeux, que se dessinent les projets. C’est seulement dans ce cadre qu’une minorité peut accepter la loi de la majorité. De plus, face à la crise économique mondiale, c’est dans les nations et les Etats que peut se fonder la confiance, denrée la plus rare et la plus nécessaire dans la tourmente financière. C’est au sein de chaque Etat et non au sein d’une Commission absente que les dispositifs de relance et de soutien ont été arrêtés. La crise est épreuve de vérité : les illusions se dissipent et les réalités surnagent. En Allemagne, en Italie, les déconvenues de la gauche ne sont-elles pas liées à ce refus du réel, à cette défiance à l’égard du fait national qu’au contraire ses adversaires n’ont cessé d’utiliser ? Comment promouvoir une certaine conception du service public, de l’égalité et de la protection sociale, des politiques publiques en matière de recherche et d’industrie, si on abdique toute souveraineté pour s’en remettre au marché ? N’est-il pas temps de conclure qu’elle a fait fausse route sur ce point. 

Si la gauche n’est guère entendue à propos de la crise financière, si ses critiques à l’encontre du libéralisme économique ne portent pas, c’est bien-sûr parce qu’elle a beaucoup cédé à ce même libéralisme quand elle était aux affaires, en France, en Grande-Bretagne, en Italie ou en Allemagne. Mais plus encore, en voulant promouvoir un modèle européen destructeur des nations, alors que les peuples aspirent à faire respecter le cadre national et à faire vivre un Etat protecteur, elle se trouve à contre courant. 

 Le défi de la gauche est là : ou bien elle parviendra à proposer un projet européen compatible avec la souveraineté populaire et nationale, ou bien elle demeurera dans ses chimères où les électeurs la laisseront pour longtemps. La gauche italienne l’a appris à ses dépens, puisqu’après l’effacement du PCI, la disparition du PSI, le Parti démocrate s’applique énergiquement à rejeter le qualificatif de « gauche », devenu une tunique de Nessus, sans parvenir pour autant à briser la spirale de ses échecs.

Le pire n’étant jamais le plus sûr, il est permis de songer à un sursaut, c'est-à-dire à une gauche française ressemblant à elle-même, célébrant à nouveau les noces du mouvement ouvrier et de la nation républicaine, donnant une forme nouvelle à l’exigence séculaire de souveraineté nationale et populaire, organisant la coopération des nations d’Europe au lieu de conspirer à leur déclin, inventant pour demain les formes de l’action économique au service de l’intérêt général, garantissant la bonne articulation de nos intérêts dans un univers marchand mondialisé…  Cela supposerait bien sûr une révision déchirante en matière européenne : faire en sorte que les nations s’impliquent au lieu de se dissoudre. Cela supposerait aussi que la gauche apprécie mieux ce que la France peut apporter au monde : la conception proprement politique de la nation, l’égalité et son exigence sociale insatiable, la laïcité éprise de liberté, le primat de l’intérêt général et du politique, le dialogue des civilisations et des cultures, le refus des empires et des blocs. 

Il est inutile d’espérer esquiver ou enjamber la question : elle est au cœur de chaque pays d’Europe. La gauche doit la trancher si elle veut retrouver la confiance populaire. A vrai dire ces exhortations s’adresseraient aussi bien à la droite française, dont tant de composantes n’aspirent qu’à se fondre dans « la famille occidentale » et oublient leurs devoirs. Mais renvoyer dos à dos les uns et les autres ne suffit pas. Faire vivre la souveraineté nationale et populaire est un appel auquel personne ne peut se soustraire : la France n’est pas finie, et dans la crise plus que jamais son message est précieux.


*Jean-Yves Autexier, député ( 1988 -1993) puis  sénateur (2000-2005) de Paris, est un des dirigeants du Mouvement républicain et citoyen (MRC) et de la  Fondation Res Publica, fondés et présidés par Jean-Pierre Chevènement.

Source : Les Cahiers de l'Indépendance, n°8 (juin 2009)

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