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La fin de la diplomatie française


"J'ai toujours trouvé le mot Europe sur les lèvres de ceux qui voulaient obtenir quelque chose et qui n'osaient pas le demander en leur nom propre" Cette constatation est de...Otto von Bismarck Gedenken und Erinnerungen (1880). Elle éclaire assez bien les votes successifs du Parlement européen en matière de politique étrangère. La mise en tutelle de la diplomatie de l’Europe est si avancée que le premier titulaire du poste de ministre des affaires étrangères de l’Union européenne est déjà désigné : Xavier Solana, ancien secrétaire général de l’OTAN. Après la nomination de Paul Wolfowitz à la Banque Mondiale, les militaristes qui dirigent l’empire anglo-saxons ne dissimulent même plus. (...) Le traité qui nous est proposé entraîne inéluctablement la fin de la diplomatie française. Or il est inconcevable que ceux qui l’ont rédigé n’y aient pas pensé. Ils l’ont voulu délibérément, et tous ceux qui soutiennent ce projet le veulent aussi.




La fin de la diplomatie française
Le traité qui nous est soumis instaurerait un service diplomatique européen, que des esprits optimistes saluent comme un grand progrès permettant à l’Europe de parler d’une seule voix.

Mais est-ce possible ? Est-ce souhaitable ?

Au-delà des allégeances politiques, des intérêts économiques et des arrières-pensées pétrolières, la guerre en Irak a démontré que les désaccords entre les Européens résultent de deux conceptions opposées de l’action internationale. Les uns voudraient que les décisions internationales les plus graves fussent prises à l’ONU, transformée en république mondiale de pays souverains, les autres veulent que les Etats de puissance mondiale puissent entreprendre des actions internationales, quittes à en informer l’ONU devenue chambre d’enregistrement mondiale.

Pour éviter la paralysie de l’Union européenne et échapper au ridicule personnel, un ministre européen des Affaires Etrangères aurait donc pour tâche principale de forcer l’accord entre des positions de départ inconciliables. La méthode pour y parvenir est bien connue de quiconque est membre d’une association ou a participé à une assemblée de copropriétaires : le président distribue un projet qu’il a élaboré et qui sert de base de discussion. Parfois un groupe de membres propose aussi un projet, ou un contre-projet à un projet antérieur, mais pour la bonne marche de l’association une telle initiative ne peut être qu’exceptionnelle. En pratique, le président répartit les temps de parole, oriente les débats et s’efforce de les faire évoluer vers une conclusion conforme à ses vues.

Influer sur des débats est d’autant plus facile que l’on détient plus d’informations. Or le ministre européen des Affaires Etrangères pourrait en détenir plus que chacun des Ministres des Etats membres. En effet, puisque le droit de l’Union européenne primerait, selon le projet de traité, sur le droit des Etats fédérés, le ministre européen devrait exiger et obtenir que lui soient envoyées des copies des dépêches diplomatiques principales de tous les pays. Exigence logique mais étonnante au fond, puisque, malgré son titre, le prétendu « ministre » européen serait un fonctionnaire international, comme tous ses collègues commissaires.

Voici donc l’étrange situation qui résulterait du traité : un conseil de Ministres, politiques et responsables, présidé par un fonctionnaire irresponsable s’efforçant d’asseoir son autorité sur eux en utilisant les informations qu’eux-mêmes lui fourniraient.

Mais la bizarrerie ne se bornerait pas à cela.
Car dans l’état actuel des rapports de force en Europe, les textes de base préparés par les collaborateurs du ministre européen des Affaires Etrangères seraient rédigés en anglais, et par des anglophones. Aucun doute ne peut subsister à ce sujet, car la Commission a déjà recruté des collaborateurs pour leur connaissance de l’anglais, au mépris des traités, en posant comme condition à l’embauche : « native english speakers ». Les textes de base de la diplomatie européenne seraient donc imprégnés des doctrines des pays de langue anglaise.

Or, puisque l’intégration à l’OTAN est inscrite dans le traité, et qu’une dizaine d’Etats d’Europe veulent avant tout bénéficier de la protection de cette alliance militaire, le ministre européen des Affaires Etrangères élaborerait ses propositions pour tenir compte des plans de l’OTAN, dont la direction est toute entière américaine. Et il rendrait compte à celle-ci des débats, en lui transmettant les informations dont il disposerait. La mise en tutelle de la diplomatie de l’Europe est si avancée que le premier titulaire du poste de ministre des affaires étrangères de l’Union européenne est déjà désigné : Xavier Solana, ancien secrétaire général de l’OTAN. Après la nomination de Paul Wolfowitz à la Banque Mondiale, les militaristes qui dirigent l’empire anglo-saxons ne dissimulent même plus.

Les partisans du traité en louent les dispositions singulières comme autant de preuves de l’originalité de la construction européenne. En ce qui concerne la diplomatie, ils ont parfaitement raison car c’est du jamais vu. Tous les services diplomatiques s’espionnent plus ou moins les uns les autres, c’est la tradition multi-séculaire, mais ce traité instaurerait une organisation tout à fait originale : un service officiel d’espionnage américain, entièrement payé par les Européens et animé par des diplomates européens au service des intérêts américains. Quand on vous dit que l’Europe sait innover !

Et si ce traité était ratifié, qui aurait le plus de poids dans les affaires internationales ? Le représentant d’un Etat fédéral, l’Union européenne, ou celui d’un simple Etat fédéré, la France ?
Faut-il réfléchir longtemps pour conclure ?
Mais comment cet Etat fédéré garderait-il un siège permanent au Conseil de Sécurité de l’ONU si l’Etat fédéral n’en avait pas ? Et comment un pays qui a accepté une tutelle pourrait-il refuser de céder à cette tutelle ? Dès lors, combien de temps la France demeurerait-elle un Etat important sur la scène internationale ?

Perdant son siège permanent au Conseil de Sécurité et réduite à un commissaire au transport dans l’Union européenne, quelle influence la France garderait-elle ? Combien d’années faudrait-il alors pour que sa langue disparaisse totalement des échanges internationaux ?
Et combien d’années avant qu’éclate, en France même, une crise entre le peuple francophone et la bourgeoisie anglicisée ?

Maintenant considérons, au lendemain de la ratification du traité, la perspective d’avenir d’un jeune diplomate ambitieux récemment recruté au Quai d’Orsay. Quelle sera sa fin de carrière ? Sera-ce d’être ambassadeur d’un Etat fédéré ou de l’Etat fédéral ? Poser la question, comme on dit, c’est y répondre. Dès le début de sa carrière notre jeune diplomate servira le plus fort. Défendra-t-il l’emploi de la langue française, au risque qu’un autre zélé jeune homme lui soit préféré ? Veillera-t-il aux intérêts de la France ? Mais alors, à quoi occupera-t-il son temps ?
Ne serait-ce pas judicieux de faire l’économie d’un service dispendieux et non seulement inutile mais nuisible à la France dont il incarnera la déchéance et l’impuissance ?

Le traité qui nous est proposé entraîne donc inéluctablement la fin de la diplomatie française. Or il est inconcevable que ceux qui l’ont rédigé n’y aient pas pensé. Ils l’ont voulu délibérément, et tous ceux qui soutiennent ce projet le veulent aussi. Force est donc de conclure que le Président de la République en exercice, un ancien Président, tous les membres du Gouvernement, et la très grande majorité des principaux dirigeants politiques, se rendent lucidement et activement coupables de trahison nationale.


Christian Darlot

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