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La France selon Nicolas Sarkozy

par Piotr Smolar


"Au printemps, le référendum a rappelé aux responsables politiques que la nation constituait encore le cadre privilégié dans lequel les électeurs se définissaient ; c'est leur maison-refuge, même si ses murs se lézardent (...)" Or, Nicolas Sarkozy pourtant issu de la famille gaulliste, est aujourd'hui inspiré "par une lecture de la société française, dans laquelle le terme de "nation" passe pour une aimable antiquité et la citoyenneté n'est plus sanctifiée. Pour M. Sarkozy, la France est composée de segments de population — en fonction de zones géographiques, de professions, de pratiques sexuelles, de couleurs de peau, etc. — aux aspirations parfois contradictoires, aux peurs différentes. Il estime que la politique moderne doit formuler des réponses spécifiques à chaque groupe." Les électeurs en 2007 accepteront-ils son projet d'une France communautariste ?




La France selon Nicolas Sarkozy

Analyse parue dans Le Monde, édition du 16 novembre 2005

Le cycle de violences urbaines qui secoue la France depuis le 27 octobre peut être analysé comme le match retour du 21 avril 2002. L'élection présidentielle avait révélé à quel point la nation était fracturée. A la lumière du débat sur la délinquance, les tendances anxiogènes de la société étaient déjà sous-jacentes, au point de liguer une partie des Français contre une autre. Les récentes violences urbaines, elles, ont permis de redécouvrir les handicaps abyssaux dont souffrent les banlieues. Elles ont aussi confirmé à quel point le modèle français craquait de partout.


Ce cycle conforte Nicolas Sarkozy dans son analyse sur l'état de la France, qui peut effrayer ou séduire. En tout cas, cette analyse contraste avec l'ivresse des mots sacrés — République, Citoyenneté, Justice, Pacte social, etc. — à laquelle succombent aussi bien des responsables de gauche que de droite et qui masque, souvent, l'absence de projet concret. Ainsi en va-t-il de l'idée d'octroyer le droit de vote aux immigrés dans les élections locales, formulée peu avant ces violences, qui a permis au ministre de l'intérieur de brouiller les pistes, comme il l'avait déjà fait en 2003 avec l'abolition de la double peine. Ce qui lui permet de lancer des oeillades à l'électorat traditionnel de la gauche.

Cette proposition est inspirée par une lecture de la société française, dans laquelle le terme de "nation" passe pour une aimable antiquité et la citoyenneté n'est plus sanctifiée.

Certains diront que M. Sarkozy veut calquer la France sur les Etats-Unis et ouvrir les vannes du communautarisme. Or le modèle américain ne repose pas uniquement sur des communautés juxtaposées, mais aussi sur un patriotisme puissant, mobilisateur, autour de valeurs intégratrices.

Ce patriotisme n'est pas dans la rhétorique du ministre de l'intérieur, qui aspire à "voir la France telle qu'elle est, pas telle qu'on la rêve". M. Sarkozy croit avant tout à la puissance et aux droits de l'individu. Dominique de Villepin, lui, opère un choix inverse, invoquant la République et la France à longueur de discours.

"La nation est une âme, un principe spirituel", disait Ernest Renan. C'était en 1882. M. Sarkozy n'est pas un grand pratiquant de ce "principe spirituel", comme s'il se méfiait de son caractère anachronique. Il lui préfère "les Français", la "société française" ou "l'opinion publique", dont il prend le pouls à travers mille sondages. Il ne s'agit pas d'un simple glissement sémantique. Le mot "nation" apparaît très rarement dans ses discours et quasiment jamais dans son livre-programme, Libre (éd. Robert Laffont, 2001).

Le ministre de l'intérieur a fait une exception notable, le 26 octobre, dans un discours sur la "discrimination positive à la française" : "La spécificité de notre nation est de savoir intégrer toutes les populations en une seule communauté de valeurs et de destin", a-t-il expliqué. En règle générale, M. Sarkozy n'emploie pas le terme de nation dans son acception première, celle d'une aventure et d'une adhésion collective, autour d'un passé, d'une langue et d'un territoire partagés. Il préfère établir une équivalence entre la nation et le pays, expression plus incolore.

Deux exemples récents l'illustrent. Le 7 septembre, lors de la convention de l'UMP sur le "nouveau modèle social", M. Sarkozy a avancé l'objectif de "faire des finances de la nation un levier de croissance." Dans un débat sur l'enseignement supérieur (Le Monde du 21 septembre), il évoquait "l'effort de recherche et de formation de la nation". Le contraste est évident avec l'utilisation du mot par Dominique de Villepin.


LE BON SENS POUR BOUCLIER

Pour M. Sarkozy, la France est composée de segments de population — en fonction de zones géographiques, de professions, de pratiques sexuelles, de couleurs de peau, etc. — aux aspirations parfois contradictoires, aux peurs différentes. Il estime que la politique moderne doit formuler des réponses spécifiques à chaque groupe. Toutes les demandes ne peuvent être satisfaites, mais aucune ne doit être négligée. Il faut se mettre à l'écoute du citoyen-client. D'autant plus que ce dernier est mécontent et envoie des messages : 21 avril 2002, référendum du 29 mai, etc...

L'intuition de M. Sarkozy sur les blocages de la société française et son discours de rupture politique prennent racine dans un constat : en trente ans, la composition de la nation a radicalement changé. Peu de responsables politiques ont pris acte de ce que le métissage était irréversible et que les citoyens à double culture se comptaient dorénavant en millions. La discrimination positive — même si le ministre de l'intérieur, évasif sur son contenu, la décline sous une approche géographique, moins polémique — est une arme de persuasion massive à l'égard de cette population. En revanche, la place centrale accordée à la politique de l'immigration — qui doit être "choisie" et non "subie" — montre aux Français dits "de souche" et aux immigrés déjà intégrés que l'Etat les protège contre les pauvres du monde frappant à leur porte. Diplômes exigés à l'entrée.

La création du Conseil français du culte musulman (CFCM) et l'aménagement souhaité de la loi de 1905 illustrent aussi cette analyse, au risque de réduire l'identité de ces citoyens d'origine maghrébine à leur pratique religieuse et de transformer toute volonté de réduire les discriminations en morcellement de la population. Y a-t-il encore une place, dès lors, pour un discours d'intérêt général, définissant un projet collectif ?

Le bouclier de M. Sarkozy est le bon sens populaire dont il se prévaut. Prétendant défendre le peuple, être à l'écoute de ses peurs et de ses envies, partager ses goûts et son langage, il fustige les élites. Mais cette logique est politiquement risquée. Au printemps, le référendum a rappelé aux responsables politiques que la nation constituait encore le cadre privilégié dans lequel les électeurs se définissaient ; c'est leur maison-refuge, même si ses murs se lézardent. Les Français désirent autant le changement que la préservation de leurs repères, de leur identité, de leur terroir. Ils veulent encore qu'on leur parle de destin, même si la réalité impose bien des deuils de grandeur.



PIOTR SMOLAR
Article paru dans l'édition du 16.11.05

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