L'OBSERVATOIRE DE L'EUROPE

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L’édification de l’Europe par l’intoxication des lycéens


Les auteurs du manuel d’histoire franco-allemand ont eu pour mission de « contribuer à créer les bases d’une conscience historique commune chez les jeunes Allemands et Français dans le processus d’unification européenne ». Ceci est conforme à la première Recommandation sur l’enseignement de l’histoire en Europe au XXIe siècle, adoptée en 2001 par le comité des ministres du Conseil de l’Europe, et qui préconise de revoir les programmes dans le but de conduire les élèves à une conscience européenne ouverte sur le monde. Ce manuel, qui expose l’histoire d’un point de vue européen, se veut « l’illustration » de la devise de l’UE, « Unie dans la diversité ». L’inspirateur semble en être Jean Monnet, présenté comme l’égal de John Kennedy, Nikita Khrouchtchev, Gamel Abdel Nasser, Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev — l’un des six « personnages clés » de la période 1949-1989.




L’édification de l’Europe par l’intoxication des lycéens

Du manuel d’histoire commun franco-allemand



Dans l'avant-propos du manuel, les deux versions française et allemande sont qualifiées d'identiques. Le chapitre inaugural, qui présente un bilan de la Seconde Guerre mondiale, contient toutefois une différence injustifiable : la version allemande dit qu'environ 6 millions de juifs et jusqu'à 500 000 Sintis et Roms ont été systématiquement exterminés, tandis que la traduction française de ce chapitre parle d'environ 5 millions de juifs et de 200 000 Tsiganes. Les élèves français et allemands sont-ils censés discuter de ces chiffres lors d'échanges scolaires ?

Quant aux différences sémantiques portant sur des « termes aussi courants que l'Etat, la nation, la culture, la religion », elles sont d'après l'avant-propos « partie intégrante de l'analyse ». Mais là où l'auteur français du chapitre sur les mémoires de la Seconde Guerre mondiale évoque « certains groupes de victimes » — les victimes juives et tsiganes de la barbarie nazie, les Américains d'origine japonaise internés par Roosevelt, ou les peuples d'Union soviétique déportés par Staline — la traduction allemande utilise le mot « Volksgruppen », qui est d'une toute autre teneur : apparu dans la langue allemande en 1939, il y a remplacé alors celui de « Minderheiten » (minorités), et n'en a pas disparu depuis, malgré son estampille d'origine. Dans les deux chapitres respectivement consacrés aux débuts et à la fin de la Guerre froide, rédigés chacun par un Allemand, ce mot sert à la définition du titisme, et du « nationalisme agressif » ayant mené à la guerre en Yougoslavie. Traduit par « groupes ethniques », il diffuse dans l'esprit des élèves français une vision de la société incompatible avec l'histoire et la culture politique de la France.



La germanisation des esprits français



Cette germanisation des esprits n'a-t-elle pas d'ores et déjà gagné les auteurs français du manuel ? En faisant leur la notion allemande de « Volksgruppen/groupes ethniques », ils foulent aux pieds la définition de l'« ethnie », étroitement délimitée dans le temps et dans l'espace, que l'un d'eux a donnée dans le chapitre 10 : « terme utilisé par les colonisateurs occidentaux en Afrique pour désigner une population parlant la même langue ». Le choix ainsi opéré se manifeste dans le « dossier » sur l'ONU, traduit de l'allemand, où « Völkerrecht » est rendu non par « droit international », comme ailleurs dans l'ouvrage, mais par « droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ». Accolée à la notion de « droits de l'homme », qui est centrée sur des droits individuels, l'expression semble plaider pour des droits collectifs ethniques à l'échelle mondiale, ces droits inlassablement réclamés par les partisans de l'ethnisme.

Rudolf von Thadden, membre du Comité scientifique pour la partie allemande du manuel, « pense que d'ici une génération on aura réussi à former un citoyen franco-allemand », lui qui veut aussi « défaire un peu la France pour faire l'Europe ». Rien n'oblige les professeurs d'histoire français à le seconder dans son projet par l'usage de ce manuel dans leurs classes.

Yvonne BOLLMANN

Germaniste, maître de conférences à l’université Paris XII. Auteur de La Tentation allemande (éd. Michalon, 1998), La Bataille des langues en Europe (éd. Bartillat, 2001), Ce que veut l’Allemagne (éd. Bartillat, 2003)


Publication originale : Les Cahiers de l'Indépendance


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