L'OBSERVATOIRE DE L'EUROPE

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L'Europe s'achève à Carnavalgrad, hommage à Philippe Muray



En découvrant fin 2009 leur premier Président de l'Union européenne, Herman Von Rompuy, posant en sandales devant son camping-car, les citoyens médusés n'ont sans doute pas pensé à "l'Homo festivus" décrié par l'immense Philippe Muray, dont la notoriété était alors confidentielle. Le "festivus festivus" européen est certes moins sexy qu'une pathétique campagne du "oui" à Lisbonne en Irlande (photo ci-contre) ne le laisse à penser. Reste que dans cette Europe, comme dans tout l'Occident qui "s'achève en bermuda" et en sandales... on veut abolir l'histoire, la culture, la politique, le peuple. On se plait à imaginer les pages que Muray aurait donné à lire sur les non-événements d’aujourd’hui dans lesquels s’est abolie l’Histoire. Emblème de la résistance de l’esprit à l’air du temps, sa parole fuse de plus en plus fort à nos oreilles, sur les « énormités constituant le quotidien d’une Europe festive ayant, semble-t-il, supplanté la ringarde et non branchée Europe culturelle » (Simone Manon, professeur de Philosophie)

Dans « Chers djihadistes » (2002), Muray prévient, avec humour, la barbarie menaçante que « nous lutterons comme des lions pour protéger notre ramollissement ! », celui d’un « Occident [qui] s’achève en bermuda », parce que son idéal civilisationnel est déjà mort. Avec l’émergence du désormais fameux « homo festivus », ce « Club planétaire des Amis du Oui » marque une véritable régression anthropologique : tout ce qui avait jusqu’alors structuré l’humanité dans son aventure historique en a été expulsé, en particulier la différenciation des sexes et des ordres – masculin/féminin, ciel/terre, travail/fête, principe de plaisir/principe de réalité, Loi/nature, privé/public – ou dans l’ordre symbolique la distinction du Même et de l’Autre avec son corollaire : l’opposition, la confrontation, la différenciation, la lutte, la politique…

« Du pain, des jeux » et « l’épuration éthique » de la nouvelle police des mœurs…. Laissez nous donc nous éclater en vacarme et chantez, dansez avec nous le nouvel hymne de « l’Europe divine ». Et Simone Manon de se demander si « les conquêtes de l’esprit européen s’achèvent à Festivopolis ? Comique de la farce…il reste la liberté d’en rire et, comme les fêtes ne se terminent pas toujours bien, attendons de voir ce que l’imprévisible Histoire qui continue, au nez et à la barbe d’Homo festivus, nous réserve »

Grâce à la lecture qu'en fait le comédien Fabrice Luchini sur scène*, l'œuvre de Philippe Muray trouve aujourd'hui une audience aussi inattendue que bienvenue. L'ObsE en profite pour présenter ici une rapide compilation de textes et entretiens où l'écrivain évoqua principalement ou incidemment l'affaire européenne, le plus souvent pour fustiger la "torture odieuse et inutile de l'euro", la "répression" normative de notre époque à laquelle Bruxelles prête la plume/matraque, mais aussi ce parti unique du oui (de l'Ump au Ps au passant par le centre et les verts) au pouvoir depuis quarante ans, qui impose peu à peu au nom de la Modernité, son "monde sans non" totalitaire et totalisant, c'est à dire sans alternative et sans démocratie. (* au théâtre de l'Atelier, jusqu'au 17 octobre)




Philippe Muray (photo : causeur.fr)
Philippe Muray (photo : causeur.fr)

Les « euromaniaques » se sont « noyés dans le Rubicon, en imaginant nager dans le Tibre »


Le Parti du Oui (Tribune)

Pour qui n'attend rien de bon, mais alors vraiment rien, de l'Europe divine, de son avenir radieux et de sa Constitution de sept cent cinquante pages en béton précontraint, les conséquences du oui des militants socialistes, consultés par référendum interne à propos du projet de traité constitutionnel, sont divertissantes. La droite, la gauche, le centre mou, le centre dur, Bayrou, Cohn-Bendit, tout le monde rayonne, pétille, jubile. Chirac se félicite, Hollande exulte, les médias sont aux anges. Le oui l'a emporté. On n'en revient pas. Le bonheur est dans le pré carré. Chirac vote Hollande et Hollande, même s'il fait semblant du contraire, votera Chirac au moment du vrai référendum. L'élite vote l'élite. Les cabris ne sautent plus sur leur chaise, comme au temps de de Gaulle, en criant « l'Europe, l'Europe! ». Ils se sautent dessus. Ils s'étreignent fiévreusement en croyant étreindre l'Europe.

On assiste à une version modernisée de cette histoire de l'Arétin, dans les Ragionamenti, où Antonia, une courtisane convoitée dans une auberge romaine par deux voyageurs, « un Siennois balourd et un Allemand vantard », tous deux ivres morts après avoir bu « force rasade de vin corse » (pourquoi du vin corse dans une auberge romaine? l'auteur ne nous le dit pas), parvient à se débarrasser de ces soupirants intempestifs après avoir fait semblant de leur céder en les accueillant dans son lit. Mais, sitôt la chandelle éteinte, par un habile stratagème, elle se glisse hors des draps et les laisse seuls, dans le noir, aux prises l'un avec l'autre. Et, conclut l'Arétin en usant d'une de ces métaphores tortueuses qui lui sont familières dès qu'il s'agit d'exprimer les choses les plus obscènes, les deux voyageurs inconscients que l'objet de leur désir vient de se dérober, « loin de planter leur étendard dans sa citadelle, se noient dans le Rubicon en imaginant nager dans le Tibre ».

Mais le cas des euromaniaques, c'est à dire de l'ensemble de la classe politique à l'exception de quelques individus voués aux gémonies comme de Villiers, Le Pen, et maintenant ce pauvre Fabius qui croyait si bien faire, est encore plus pathétique. Car il n'y a même pas d'Antonia trompeuse et fuyante, même pas de courtisane traîtresse et dérobée. L'Europe qu'ils convoitent, ils savent qu'elle n'existe pas. Ils ne sont même pas capables d'en définir les contours: de décider, par exemple, si la Turquie en fait partie ou non; si la Chine est dans l'Union; si l'Inde pourrait y entrer; si la planète Mars va bénéficier des merveilles de la monnaie unique. Ils se querellent à propos des frontières géographiques de ce bout de continent si fier de n'avoir plus de frontières autres que morales et vertueuses.

C'est pourtant bien simple: l'Europe, cet ensemble flou, a-conflictuel, a-social, a-national, a-dramatique (« laïque » et « démocratique » comme on dit en langage euromaniaque), c'est l'espace du oui et rien d'autre. Du oui à tout sauf au non. L'Europe, c'est là où on dit oui. La gauche comme la droite ne se connaît plus d’autre choix idéologique que de voter oui au oui ; que de débattre entre oui et oui ; que de se coaliser pour le oui en toutes occasion. Oui à quoi ? A l’Europe. Qui signifie oui. L’Europe dit oui à l’Europe, laquelle est le nom qu’emprunte en Europe le mot oui. Ce qui fait de l’Europe la première puissance par définition tautologique : totalement et totalitairement et approbativement tautologique. Le oui dit oui au oui. Dans une espèce de fornication burlesque et perpétuelle qui ne s’interrompt que pour menacer de mort politique les derniers téméraires qui auraient des velléités de ne pas dire oui tout de suite, c'est-à-dire de faire encore de la politique ; ou du moins d’essayer. 

La « construction européenne », ce n’est pas oui ou non, ce n’est pas tout ou rien, ce n’est même pas oui et non, c’est oui ou oui. Et rien d’autre parce qu’il faut qu’il n’y ait plus rien, et surtout pas une société, comme autrefois, où le oui et le non pourraient encore tourner et s’affronter. Il faut surtout qu’il n’y ait plus d’humanité capable de se rendre compte que ceux qui font semblant de vociférer sur le devant de la scène, et de se combattre, adhèrent tous au même parti inédit et global : le Parti du oui ; d’où tout non (et avec lui tout objet concret, tout enjeu, toute critique, tout négativité) a disparu ; comme disparaît Antonia quand ses deux clients ivres morts, restés seuls dans l’obscurité, « se noient dans le Rubicon en imaginant nager dans le Tibre ». C’est la farce de notre temps.

Chronique du temps présent, La Montagne 12 décembre 2004

« Ces bourreaux barbouilleurs de lois »


L'envie du pénal (1), extrait 

... Dura lex, sed tex! Il y a des soirs où la télé, pour qui la regarde avec la répugnance requise, ressemble à une sorte de foire aux lois. C'est le marché des règlements. Un lex-shop à ciel ouvert. Chacun s'amène avec son brouillon de décret. Faire un débat sur quoi que ce soit, c'est découvrir un vide juridique. La conclusion est trouvée d'avance. "Il y a un vide juridique!" Vous pouvez fermer votre poste. Le rêve consiste clairement à finir par interdire peu à peu, et en douceur, tout ce qui n'est pas encore absolument mort. "Il faut combler le vide juridique!" Maintenant, l'obsession pénaliste se réattaque de front au plaisir. Ah! ça démangeait tout le monde, de recriminaliser la sexualité! En Amérique, on commence à diriger vers des cliniques spécialisées ceux à qui on a réussi à faire croire qu'ils étaient des addicts, des malades, des espèces d'accros du sexe. Ici, en France, on a maintenant une loi qui va permettre de punir la séduction sous ses habits neufs de "harcèlement". Encore un vide de comblé! Dans la foulée, on épure le Minitel. Et puis on boucle le bois de Boulogne. Tout ce qui se montre, il faut l'encercler, le menotter de taxes et décrets. A Bruxelles, de sinistres inconnus préparent l'Europe des règlements. Toutes les répressions sont bonnes à prendre, depuis l'interdiction de fumer dans les lieux publics jusqu'à la demande de rétablissement de la peine de mort, en passant par la suppression de certains plaisirs qualifiés de préhistoriques comme la corrida, les fromages au lait cru ou la chasse à la palombe. Sera appelée préhistorique n'importe quelle occupation qui ne retient pas ou ne ramène pas le vivant, d'une façon ou d'une autre, à son écran de télévision : le Spectacle a organisé un nombre suffisant, et assez coûteux, de distractions pour que celles-ci, désormais, puissent être décrétées obligatoires sans que ce décret soit scandaleux. Tout autre genre de divertissement est un irrédentisme à effacer, une perte de temps et d'audimat.

... Toutes les délations deviennent héroïques. Aux Etats-Unis, pays des lawyers en délire, les homosexuels de pointe inventent l'outing, forme originale de mouchardage qui consiste à placarder à tour de bras des photos de types connus pour leur homosexualité " honteuse ", avec la mention " absolute queer " (parfait pédé). On les fait sortir de leur secret parce que ce secret porte tort, dit-on, à l'ensemble du groupe. On les confesse malgré eux. Plus de vie privée, donc plus d'hypocrisie.

... Transparence! Le mot le plus dégoûtant en circulation de nos jours! Mais voilà que ce mouvement d'outing commence à prendre de l'ampleur. Les chauves s'y mettent, eux aussi ils affichent à leur tour des portraits, des photos de célébrités qu'ils accusent de porter des moumoutes (pardon, des " compléments capillaires") ! On va démasquer les emperruqués qui ne s'avouent pas! Et pourquoi pas, après ça, les porteurs de fausses dents, les bonnes femmes liftées, les cardiaques à pacemakers? L'ennemi héréditaire est partout depuis qu'on ne peut plus le situer nulle part, massivement, à l'Est ou à l'Ouest.

... " Le plus grand malheur des hommes, c'est d'avoir des lois et un gouvernement", écrivait Chateaubriand. Je ne crois pas qu'on puisse encore parler de malheur. Les jeux du cirque justicier sont notre érotisme de remplacement. La police nouvelle patrouille sous les acclamations, légitimant ses ingérences en les couvrant des mots " solidarité ", "justice", "redistribution". Toutes les propagandes vertueuses concourent à recréer un type de citoyen bien dévot, bien abruti de l'ordre établi, bien hébété d'admiration pour la société telle qu'elle s'impose, bien décidé à ne plus jamais poursuivre d'autres jouissances que celles qu'on lui indique. Le voilà, le héros positif du totalitarisme d'aujourd'hui, le mannequin idéal de la nouvelle tyrannie, le monstre de Frankenstein des savants fous de la Bienfaisance, le bonhomme en kit qui ne baise qu'avec sa capote, qui respecte toutes les minorités, qui réprouve le travail au noir, la double vie, l'évasion fiscale, les disjonctages salutaires, qui trouve la pornographie moins excitante que la tendresse, qui ne peut plus juger un livre ou un film que pour ce qu'il n'est pas, par définition, c'est-à-dire un manifeste, qui considère Céline comme un salaud mais ne tolérera plus qu'on remette en cause, si peu que ce soit, Sartre et Beauvoir, les célèbres Thénardier des Lettres, qui s'épouvante enfin comme un vampire devant un crucifix quand il aperçoit un rond de fumée de cigarette derrière l'horizon.

... C'est l'ère du vide, mais juridique, la bacchanale des trous sans fond. A toute vitesse, ce pseudo-monde en perdition est en train de recréer de bric et de broc un principe de militantisme généralisé qui marche dans toutes les situations. Il n'y a pas de nouvelle inquisition, c'est un mouvement bien plus subtil, une montée qui sourd de partout, et il serait vain de continuer à se gargariser du rappel des antiques procès dont furent victimes Flaubert ou Baudelaire : leur persécution révélait au moins une non-solidarité essentielle entre le Code et l'écrivain, un abîme entre la morale publique et la littérature. C'est cet abîme qui se comble chaque jour, et personne n'a plus le droit de ne pas être volontaire pour les grands travaux de terrassement. Qui racontera cette comédie? Quel Racine osera, demain, composer les Néo-Plaideurs? Quel écrivain s'échappera du zoo légalitaire pour en décrire les turpitudes? 
 

Extrait de Exorcismes Spirituels III, Ed. Les Belles Lettres, 2002


« L'Euronirisme » contre ce « salaud » de peuple

L'infantilisme culturel kitsch au château de Versailles : les mangas de Murkami (photo : Nouvel Observateur)
L'infantilisme culturel kitsch au château de Versailles : les mangas de Murkami (photo : Nouvel Observateur)

Ce n'est qu'un début, continuons leur débâcle (extrait d'entretien)

Parutions.com : J'ai relevé un mot de Joseph de Maistre, cité dans les Exercices d'admiration de Cioran : «Il n'y a que violence dans l'univers ; mais nous sommes gâtés par la philosophie moderne, qui nous dit que tout est bien (...).» Si, comme je le pense, cette phrase renvoie précisément à votre travail, pouvez-vous faire une généalogie de cette philosophie moderne?

Philippe Muray : La généalogie de ce qui ne me paraît pas une philosophie, sauf dans une acception extrêmement triviale, sera vite faite. Il n'y a qu'à voir tourner encore les tristes moulins à prières des vieux pitres soixantehuitistes, et les écouter répéter que 1968 a été «un grand mouvement de libération des moeurs» qui doit être sans cesse élargi et approfondi, et que ceux qui penseraient autrement ne seraient que des puritains coincés et ressentimenteux. Leur discours sent de plus en plus le renfermé, la loque conceptuelle et le ressentiment, mais ils continuent parce que cette doctrine, à présent toute mêlée au marché, toute fusionnée, toute confusionnée avec les prestiges de l'Europe qui avance sur ses roulettes, avec le festivisme généralisé et programmé, avec le turbo-droit-de-l'hommisme, avec le porno-business, les raves vandaliques, le déferlement hebdomadaire des néo-SA en rollers, et encore avec tant d'autres horreurs dont on ne les a jamais entendus dire quoi que ce soit, leur permet de conserver une apparence de pouvoir tout en jouissant dans le même temps (à leurs seuls yeux maintenant) d'une réputation de «rebelles». Il leur restait un chapeau à manger, un vrai haut-de-forme celui-là, celui de l'américanophilie ; c'est fait depuis le 11 septembre 2001.

Par ailleurs, ils ne peuvent même plus, comme naguère, impressionner personne avec le rappel des grands ancêtres (Jaurès, Blum et même Mai 68, en fin de compte), car ils tomberaient alors dans le piège qu'ils se sont tendus en mettant l'innovation au pinacle et en décrétant l'obsolescence de tout ce qui a le malheur d'être d'hier ou d'avant-hier. Ils ont encore le pouvoir et la rébellion ; mais les deux sont devenus pur onirisme et ça commence à se voir. Leur pouvoir est grand, mais ils ne règnent plus que sur leurs propres écrans de fumée. Le réel leur est inaccessible (y compris la réalité contenue dans leurs écrans de fumée). Le bruit concret du néo-monde n'entre plus depuis longtemps dans leurs oreilles de sourds. Ces décoiffés du cerveau se navrent de l'«absence de pensée», mais on ne les a jamais rien entendus dire de tout ce qu'ils approuvent derrière leurs cabrioles sinistres. À ces sulfureux en 4 x 4, à ces hérétiques officiels, à ces Robin des Bois sous prébendes, ne restent plus que deux attitudes : l'injure impuissante, d'une part, contre ceux qui les ont démasqués ; et, d'autre part, l'éloge implicite de ce qu'ils sont incapables de voir et dont ils ne disent jamais rien de négatif.

Acculés dans les cordes du positif, ils ne cessent de nous répéter, en effet, mais sans jamais vraiment l'énoncer ainsi, «que tout est bien». Ils sont devenus de grands industriels de l'éloge, et c'est précisément cette industrie qui m'intéresse au plus haut point et dont j'ai fait depuis maintenant longtemps la matière première presque exclusive de mon travail, pour la raison que cette production continue d'éloge a pour effet d'empêcher tout regard un tant soit peu critique sur les métamorphoses, sur les mutations fantasmagoriques de la civilisation. Tout est violence dans l'univers, mais les analphabètes modernes, d'où provient toute cette violence, ne cessent de nous dire que tout est bien. C'est ainsi que, l'été dernier, alors que d'effrayantes inondations submergeaient l'Europe de l'est, notamment l'Allemagne et la Tchécoslovaquie, et que l'on se demandait si le climat n'était quand même pas vraiment détraqué, un hebdomadaire avait tranché avec un titre admirable : «Le climat ne se détraque pas, il change.» Appliquée au temps, c'est la rhétorique analgésique de l'époque dans tous les domaines : la famille n'est pas en miettes, elle change ; l'homosexualité, soudain toute-puissante et persécutrice, n'est pas au moins, per se, une étrangeté à interroger, c'est la sexualité en général qui change. Et ainsi de suite. Autrement dit, et pour en revenir aux intempéries : ne vous accrochez pas à une vision du climat passéiste. Si vous recevez un jour le ciel sur la gueule, ne vous dites pas que c'est la fin du monde, pensez qu'il pleut du moderne ; ou qu'il tombe de la merde, c'est la même chose. Et, le jour de l'Apocalypse, ne vous dites pas non plus que c'est la fin du monde, dites-vous que ça change.

L'interdiction est portée par l'éloge. L'interdiction de penser est portée par l'éloge constant d'un monstrueux devenir. L'éloge est la forme moderne de l'interdiction. Il enveloppe l'événement de sa nuée et empêche, autant qu'il le peut, que cet événement soit soumis au libre examen, qu'il devienne objet d'opinions divergentes ou critiques. De sorte que la divergence ou la critique, lorsqu'elles se produisent malgré tout concrètement, apparaissent comme une insulte envers l'éloge qui les avait précédées. Et ce mouvement se produit de façon si naturelle, si automatique, que c'est en toute bonne foi que les industriels de l'éloge constatent alors soudain que la réalité ne coïncide nullement avec ce qu'ils disaient. C'est ainsi qu'au moment où je vous réponds, c'est-à-dire dans les derniers jours de l'année 2002, à quelques heures de la pétrifiante Saint-Sylvestre, Le Journal du dimanche, faisant le bilan d'une année d'euronirisme, s'effare parce que l'euro, s'il est bien «dans les poches» (on se demande ce que les gens pourraient faire d'autre que de payer dans cette monnaie de songes), n'est toujours pas «dans les têtes» ; alors que le «basculement technique», poursuit naïvement cette feuille, avait été «un vrai succès».

Le problème des têtes se pose donc : comment domestiquer (comment habiter totalement) ces saloperies de têtes récalcitrantes du bon peuple? Je rappelle que toutes ces choses inouïes, monstrueuses, sont écrites dans un journal normal, et non pas proférées par Big Brother. «Au début, explique encore dans cet hebdomadaire un individu avisé du Credoc, les Français croyaient pouvoir s'y mettre en trois mois, mais dès avril ça a commencé à coincer, et en juillet les premières formes de défiance sont apparues.» Ce qu'il y a de savoureux, par-dessus le marché, c'est que le phénomène concerne tout le continent (seulement quarante-neuf pour cent d'Européens satisfaits), mais que les Français, là comme ailleurs, là comme toujours, sont exemplaires : soixante-trois pour cent de mécontents chez nous (à mon avis, il y en a beaucoup plus, les trente-sept pour cent de prétendus contents sont des timides, ou alors il s'agit de harkis médiatiques). «Décidés à se mettre à l'euro rapidement, commente enfin le journal, ils se sont majoritairement remis à penser en francs.» Les salauds. Et une sociologue s'indigne : «Régression», fulmine-t-elle. Divine régression qui est en réalité une rébellion, et une vraie cette fois, contre la société de l'éloge et de la prosternation. Et maintenant, il est clair que chaque défaite de cette société est une victoire de la vie.

Propos recueillis par Vianney Delourme pour parutions.com, 2002.

Campagne du Fine Gael pour le Oui au traité de Lisbonne en Irlande, 2008
Campagne du Fine Gael pour le Oui au traité de Lisbonne en Irlande, 2008

« La torture odieuse et inutile de l'Euro »


Entretien avec Elisabeth Levy, extrait de Festivus Festivus

Élisabeth Lévy : Nous entendons [cette chanson-là] sur tous les tons : il n’y a pas d’autre avenir possible, pas plus qu’il n’y a d’autre politique, d’autre point de vue ou d’autre choix possibles que ceux que nous assigne le parti du Bien. Mais ce n’est pas parce que celui-ci a décrété la fin de l’Histoire que nous devons l’accepter comme une vérité et encore moins nous y conformer. Mais nous y reviendrons.

Philippe Muray : La maîtresse expression du nihiliste élitocrate est : il faut aller plus loin. Et on sait ce que ça signifie : il s’agit d’anéantir tout ce qui paraît se dresser encore sur la route de la modernité, et cela dans tous les domaines. Ainsi l’organisation Mix-Cité, commentant dans Le Monde les décisions de la susnommée Ségolène Royal et sa brillante réforme du droit de la famille, surenchérissait : « Comment ne pas contester l’idéologie maternaliste selon laquelle les enfants seraient la propriété exclusive des mères ? Allons plus loin ! Demandons-nous aussi au nom de quoi les enfants seraient la propriété privée des parents ? » Ce qui nous ramène à l’idéal des charmants régimes totalitaires où, en effet, les enfants n’étaient pas la propriété de leurs parents mais de l’État et de l’idéologie. Qui dit que le retour à cet idéal est impossible ? [Cette] guerre s’effectue en brandissant l’arme de l’inéluctable. Et c’est aussi cette arme que l’on agite, en ce moment même, pour courber les populations au plus vite et les soumettre à la torture odieuse et même inutile de l’euro. Toutes les anciennes conditions de vie, tous les anciens rapports entre les êtres sont présentés comme des liens archaïques à trancher afin de parachever une libération qui n’est en fait qu’une destruction de ce qui subsistait encore de minimalement vivable dans l’existence. La common decency, à si juste titre chère à Orwell et aujourd'hui à Jean-Claude Michéa, subsiste encore peut-être un peu dans les « couches populaires », mais elle dépend d’un ordre symbolique (le vieil ordre œdipien structureur de l’humanité) que tout concourt à faire disparaître.
(…)
Le plouc émissaire sent, mais sans avoir tout à fait les moyens de l’exprimer, hélas, que toutes les modernisations sont désormais des complots meurtriers, et qu’il est encore davantage le sinistré des élites et de ses affreuses inventions que le sinistré des eaux en folie. Il sait donc aussi que l’instinct de conservation, sans ambiguïté, se trouve dans le camps de la vie et de la liberté. C’est une sorte d’espoir, si vous voulez. Une sorte seulement.

« Un monde sans non »


On a marché sur le Oui 

[…] De quelque manière qu’on le prenne, le non était plus drôle que le oui. Certes pas le non défendu par les représentants officiels du non, mais le non offert comme une tentation aux électeurs d’en bas aussi bien que d’en haut et même du fond du couloir. Le non comme occasion de rire un bon coup en voyant s’écrouler le château de cartes des notabilités du Juste Milieu, se dégonfler des représentants qui ne représentent plus personne, se fracturer des médiatiques à têtes de logiciel, se lézarder les idoles du cercle vertueux. Le non comme plaisanterie radicale par rapport à un oui tellement sûr de gagner qu’il avait même condescendu à jouer une dernière fois au jeu du oui-ou-non comme on joue avec le feu.

En fin de compte, le non avait été proposé aux Français un peu à la manière dont le Dieu de la Bible laisse à la portée du premier homme, dans le Jardin d’Éden, la possibilité de pécher : en escomptant bien qu’il n’usera pas de cette possibilité. On connaît la suite ; et comment Adam et Ève, dans le dos de Dieu, abusèrent de cette liberté qui leur avait été octroyée. Des milliers et des milliers de pages de théologie découlent de cet épisode originel fracassant qui vit l’usage de la liberté se transformer en péché, et l’exercice de celui-ci devenir tout bonnement l’histoire humaine. C’est ce qu’on appelle le problème du Mal et on n’a toujours pas fini de l’interroger.

Mais les infortunés pèlerins du oui européen sont de bien trop petits démiurges pour qu’on les assimile si peu que ce soit au Créateur (qui dispose d’ailleurs toujours de la grâce pour effacer ce péché). N’empêche que c’est bien un Paradis, si dérisoire soit-il, qu’ils ont voulu fourguer aux électeurs, c’est-à-dire un monde sans dualité structurante, sans conflit, un monde sans non. À quoi les électeurs ont préféré, par leur non, recréer de l’extériorité, de la relativisation, du « désordre » par rapport à un ordre idéal et imposé. Ce désordre ne vaut guère mieux que l’ordre sans alternative qui s’offrait aux suffrages, et il n’est certes pas le recommencement de l’Histoire (ni la renaissance de la France), mais il procède de quelque chose qui a partie liée avec la farce, ce dont ne relevait certes pas le oui macéré dans la pompe et dans l’angélisme (et tourné maintenant à l’aigre, à la haine et au mépris pour ceux qui ont osé voter non). Décidément, quel que soit l’angle sous lequel on le regarde, le non est plus drôle que le oui. Ce n’est pas grand-chose. C’est déjà mieux que rien. C’est en tout cas bien mieux que oui. 

Moderne contre moderne (Exorcismes spirituels IV), Les Belles Lettres, 2005

L'Europe s'achève à Carnavalgrad, hommage à Philippe Muray

Le peuple ne « représente » plus rien


Q : Vous n’avez guère brillé davantage pour soutenir dans la presse le projet de Constitution européenne…

PhM : Je n’aurais pu éventuellement briller que pour appeler à dire non à cette nouvelle foutaise. Mais je ne suis pas du genre à appeler dans les journaux à dire ceci ou cela. En revanche, durant la campagne du référendum, j’ai composé pour La Montagne quelques articles : « Le Parti du oui », « Oui-Oui au pays du oui » et « On a marché sur le oui », qui ne dissimulent pas grand-chose de ce que je pense du monde parfait, sans dualité, sans conflit comme sans contours, que proposait cette Constitution.
Comme tous les phénomènes contemporains les plus significatifs, le oui se présentait là sans contradiction possible, sans opposition, sans antagoniste, sans altérité et pour ainsi dire sans sexe opposé. Le oui était un monde sans non, il était donc insupportable. Mais vous remarquerez aussi que le non, maintenant, est sans conséquence, comme s’il s’agissait d’une sorte de malentendu insubstantiel. On franchit là, il me semble, un palier nouveau.
Cette fois, il ne s’agit même plus de faire revoter le peuple jusqu’à ce qu’il dise enfin oui ; on préfère l’ignorer, comme s’il n’était même plus représentatif de lui-même. La vieille question de la non-représentation des élites ou des élus est ainsi remplacée par une question plus neuve et plus insolite qui concerne la non-représentativité du peuple lui-même, lequel peut ainsi être superbement ignoré, ce qui est tout de même moins fatigant que de le dissoudre.

Entretien paru dans le numéro 8 de la revue « Médias »;

***

Q : La victoire du non au référendum sur le traité constitutionnel européen n'est-elle pas, au moins en partie, l'expression d'un refus de l'injonction modernolâtre ?

Certes. Mais vous remarquerez que tout cela aura été absolument sans conséquence. Les partisans du oui se sont considérablement énervés avant le référendum et un peu après, ils ont vitupéré, menti, calomnié, camouflé, hurlé, menacé, sommé, injurié ; puis ils ont décidé tout simplement d'ignorer ce qui venait de se passer. Cette fois, ils n'ont même pas envisagé de faire revoter un peuple dont ils ont préféré considérer qu'il n'était même plus représentatif de lui-même et qu'il suffisait donc d'ignorer sa volonté, ce qui est plus simple que de le dissoudre. Ainsi se trouve également renversé (et résolu !) le problème politique de la représentation, qui descend des élus aux électeurs, et dont la faillite incombe désormais à ces derniers : à la lettre, le peuple ne représente plus rien.

Entretien extrait du Point n°1732, 24/11/2005 



Pour aller plus loin :

"La régression anthropologique, Philippe Muray", par Simone Manon, Professeur de philosophie
Muray, de l'ombre à la lumière, Le Figaro, 16 septembre 2010
Minimum respect, Philippe Muray, le site officiel
"Mon rire est une pensée", in Philippe Muray revient, entretien inédit pour Causeur (version magazine) de Septembre 2010
***
Sur Van Rompuy, l'anesthésiant local, lire Jean Quatremer, 20 novembre 2009 (Blog de Libération)


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