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Lundi 18 Décembre 2006

L'Europe par la preuve



C’est bien connu : « l’Europe nous protège de la mondialisation débridée ». Et, précisent nos Diafoirus, plus d’Europe, ce serait encore plus de protection. S’il ne s’agissait de l’avenir de dizaines de milliers de salariés et de leurs familles, s’il ne s’agissait des besoins vitaux des millions de ménages, cela prêterait à rire, tant l’actualité vient d’illustrer à quel point cette antienne mérite de figurer parmi les plus mémorables escroqueries politiques de l’époque.


L'Europe par la preuve

Premier exemple, l’électricité. A la Libération, la France faisait le choix d’un service public, EDF, dont le monopole national avait permis un approvisionnement particulièrement fiable, bon marché et égalitaire. Mais, depuis plus d’une dizaine d’années, à l’instigation et avec le concours des gouvernements européens unanimes, la Commission s’emploie à changer le paradigme : seule la concurrence peut enfin apporter le bonheur au consommateur, sous la forme d’une baisse des prix. Le résultat est sans appel : les tarifs « libres » ont augmenté en France de 70%. Pour en arriver à ce brillant résultat, on a complexifié de manière extraordinaire la gestion des réseaux et créé les conditions d’un sous-investissement chronique tant en matière de production que de transport de courant. La marge de sécurité s’est progressivement réduite, au point qu’un incident, même mineur, peut entraîner des conséquences touchant des dizaines de millions de foyers, comme ce fut le cas le 4 novembre. Sous couvert de créer un grand marché intégré – le socle économico-idéologique de l’Europe – on a rendu les pays inextricablement dépendants les uns des autres. L’Europe nous protège. Brillante démonstration.

Les chantres de la déréglementation sont-ils au moins venus faire amende honorable – on n’ose même pas dire présenter des excuses ? Que nenni ! Dès le lendemain de la méga-panne européenne (sans précédent), le chef du gouvernement italien et ancien président de la Commission, Romano Prodi, a appelé de ses vœux la création rapide d’une « autorité commune européenne ». De son côté, le patron du groupe privé français Poweo n’a pas hésité à affirmer que l’incident « valide la pertinence de la création d’un marché européen interconnecté ». Un tel aplomb force l’admiration.

Deuxième exemple : le « marché du siècle » portant sur le renouvellement du parc ferroviaire de l’Ile de France, soit 4 milliards d’euros de fonds publics. Jusqu’à présent, la SNCF, société nationale, disposait d’une longue expérience de coopération avec le groupe français (un temps nationalisé) Alstom. Mais que pèse cette expérience (qui a notamment donné naissance au TGV) face aux règles sacro-saintes de la concurrence mondiale ? Pas grand chose, aux yeux de la présidente de la SNCF – ancienne ministre d’Alain Juppé – ou bien du président du Conseil régional – cacique du Parti socialiste. Soutenu par le second, la première a tranché : ce sera un groupe canadien qui bénéficiera de la manne publique. Tant Alstom que Siemens sont éjectés. L’Europe nous protège. Imparable illustration.

Dans cette « protection » à toute épreuve, on notera un détail rigolot : si la SNCF a procédé par appel d’offre, comme l’exigent les règles de l’OMC, le Canada n’a pas ces scrupules quand il s’agit d’équiper ses propres collectivités : il s’est attribué une exception aux dites règles, et a passé commande directement à son fournisseur national (du reste, les syndicats canadiens, légitimement, n’auraient pas toléré qu’il en fût autrement). Il est vrai que le Canada est représenté à l’OMC par le ministre… canadien. La France est représentée dans ce noble organisme par… le commissaire britannique Peter Mandelson. En l’espèce, c’est du reste le ministre des transports français lui-même qui, brûlant la politesse à la direction de la SNCF, a annoncé la « bonne nouvelle ». Preuve, s’il en était besoin, d’une décision très politique.

Oh, certes, les uns et les autres font valoir qu’« une part » de la charge de travail sera réalisée en France. Mais la délocalisation en Europe de l’Est ? Mais le manque à gagner en emplois non créés ? Mais, surtout, la maîtrise nationale, industrielle et technologique, pour l’avenir ? Questions sensibles, au point d’avoir semé le trouble au sein même des députés UMP. Hervé Mariton, proche de Dominique de Villepin, a été envoyé au front pour mettre à jour la définition du « patriotisme économique », qui, désormais, ne consiste pas à « faire vivre les entreprises dans l’illusion », mais à « leur donner les armes pour gagner et les rendre plus compétitives ». Manière d’affirmer qu’Alstom n’était pas compétitive, ce qui a dû faire rougir de plaisir les services de la Commission européenne qui, pendant des années, se sont chargés de faire rendre gorge à la dite entreprise du moindre fond public – le groupe a failli n’y pas survivre. Avec l’actuel gouvernement, non seulement il n’aura pas d’aides publiques, mais pas non plus de marché public.

Mais, puisque M. Mariton a jugé bon d’évoquer la compétitivité, on pourrait lui poser la question : sachant d’une part que la différence de prix entre le Canadien et le Français était d’environ 10% ; et, d’autre part, que l’euro a vu son cours grimper de plus de 40% depuis janvier 2001 (et de 9% rien que depuis janvier 2006), de combien Alstom aurait-il été moins cher si la France n’avait largué le franc au profit de la monnaie unique ?
L’euro nous protège. C’est également ce que l’actualité vient de prouver pour Airbus. Pris entre les exigences de rentabilité à court terme des actionnaires, et la surévaluation de l’euro face au dollar, la direction de l’avionneur européen est en train de préparer des milliers de suppressions d’emplois, notamment chez les sous-traitants.

Energie, ferroviaire, aéronautique… Le couple UE-OMC présente décidément un bilan brillant. Si, si. Par exemple, mi-novembre, le cours boursier d’Alstom a gagné 3,37%, après l’annonce du bénéfice du groupe : + 67% au premier semestre 2006/07. Au fond, quand les acteurs du CAC 40 affirment que « l’Europe nous protège », ils ont raison. Elle les protège.

Comme dirait Ségolène Royal, c’est l’Europe par la preuve.

Vanessa Ikonomoff,
La Lettre de Bastille République Nations, numéro 26, 5 décembre 2006

Lundi 18 Décembre 2006

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