Pour avoir conseillé l’excellent article d’Hubert Védrine paru la semaine dernière sur Marianne 2, je n’en suis pas pour autant dupe de ce que je voie comme étant ses limites. La vision d’Hubert Vedrine, d’un européisme posttragique, bêtement angélique, innocemment pacifiste, si elle n’est pas dépourvue de tout fondement, me semble aujourd’hui dépassée. L’européisme qui domine à présent les élites, françaises en particulier, me semble à la fois fichtéen et huntingtonien.
Dans la grande controverse concernant la définition de la nation qui embrasa l’Europe au XIXe siècle, on a coutume d’opposer à la vision française d’un Renan (la nation est un produit historique, mais surtout contractuel) la vision allemande du Volksgeist développée au début du siècle par Fichte. Pour ce dernier la nation ne peut être consentie, elle est donnée. Les Peuples sont prisonniers de leur appartenance, ils ne peuvent en sortir. Ainsi l’origine allemande des Alsaciens écartait-elle leur volonté de rester français. L’argument, non de Fichte, mais de son fils spirituel Strauss, pour repousser les velléités alsaciennes était que le peuple se trompait, sa volonté n’était que caprice, seules sa race et sa culture le piégeaient dans une destinée. Cet argumentaire est aujourd’hui repris par les ouitistes français, irlandais… Tous ceux qui refusent de considérer la légitimité d’un vote démocratique.
À rebours du principe de Volonté Générale (posé par Rousseau comme seul révélateur du vrai, et repris par le concept français de Nation) les nouveaux promoteurs de l’Europe à tout prix posent l’égarement des Peuples au nom d’un principe plus fort que leur consentement : leur européanité.
La seconde posture fichtéenne tient dans le rejet de tout ce qui pourrait polluer l’unité fantasmée du Continent. Ainsi s’enclenche avec de plus en plus d’acuité le débat sur les frontières de l’Europe. Ni géographiques, ni politiques, celles-ci tendent de plus en plus à devenir culturelles, comme en témoigne l’éloignement de la perspective d’adhésion de la Turquie (qui a beau progresser dans ses chapitres, risque de moins en moins de passer l’épreuve de la ratification).
C’est dans ce rejet de l’étranger que se marient Fichte et Huntington. En effet l’Europe ne peut prétendre à une culture commune pas plus qu’à une langue ou à une race (bien qu’elle soit exacerbée par quelques groupes européistes d’extrême droite comme le Bloc Identitaire). C’est donc sur ce concept ambigu de civilisation que se construit l’Europe. Ce qui fait une civilisation est un rapprochement culturel flou dont Huntington lui-même avoue qu’il est sujet à caution.
On peut juger de ce qu’il y a d’universel dans une culture, mais juger de quelle culture elle est la plus proche… Quels critères choisir ? Nous avons le judéo-christianisme en commun avec l’Italie ou l’Allemagne, mais nous avons la laïcité en commun avec la Turquie et le Mexique, le français avec le Sénégal et le Québec. Pourquoi la France ne verrait-elle pas son avenir dans une civilisation francophone ou laïciste ?
Plus encore que la culture la civilisation est affaire de subjectivité et de hiérarchie des valeurs. Or c’est au nom même de cette « civilisation européenne » (rappelons que Huntington lui-même ne reconnaît pas une seule civilisation européenne, mais plusieurs, au sein de la famille occidentale) que des gens comme Valéry Giscard d'Estaing rejettent la candidature turque et le vote du 29 mai.
Abandonnés par le Pape, qui a exprimé son scepticisme vis-à-vis du tournant pris par l’Union à l’occasion du referendum irlandais, les démocrates-chrétiens passent de l’universalisme catholique au particularisme civilisationnel. Visiblement embarrassés, les sociaux-démocrates se rallient à mots couverts à ce nouveau Super-Volksgeist. L’Europe est devenue le réceptacle de l’exacerbation civilisationnelle dans un continent présenté comme assailli par une menace islamiste qui, si elle existe, reste un risque parmi d’autres que créer et porte la mondialisation. Mais, comme tout construit identitaire, l’Europe a besoin d’ennemis. Comme l’Allemagne déchirée par dix siècles de guerre intestine avait besoin de se découvrir un Volksgeist dans la haine de la France, l’Europe doit, pour nos néoconservateurs européistes, se découvrir une unité dans la haine de ce qui lui est étranger. Ainsi, au moment où la Russie menaçait la Géorgie, le très très très européiste Jean Quatremer titrait-il dans Libération : « L’Europe par l’épée ». On est loin de l’orientation post-tragique de l’Europe postulée par Hubert Védrine.
D’ange, Samaël, en arme à présent, est devenu démon. De pères fondateurs en nouveaux Présidents de l’Union, à force de vouloir copier les États-Unis l’Europe se fait même l’émule de la chasse à la colombe… et de l’élevage des faucons !