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TRIBUNE

Jean-Louis Bouche d'Or


Les observateurs de l'Union européenne sont bien souvent frappés par la langue de bois qu'on y utilise. Bruxelles semble avoir remplacé Moscou pour ce qui concerne la communication verrouillée, et le langage convenu. Mieux encore, lorsque l'on assiste aux conférences de presse des porte-parole de la Commission européenne, l'on est frappé par un étrange sentiment de déjà-vu. Comme leurs homologues soviétiques des années 70, ces étranges personnages semblent eux-mêmes avoir renoncé à croire à ce qu'ils disent. Pire, ils semblent n'avoir pas le moindre souci d'être crus ou entendus. Au moment où il quitte le Parlement européen, l'une des plus hautes figures du fédéralisme européen, Jean-Louis Bourlanges, livre ses aveux tel Saint-Jean Bouche d'Or, patriarche de Constantinople au IVe siècle, qui s'était rendu célèbre pour les vérités qui transpiraient de ses homélies.



Jean-Louis Bouche d'Or

Dans ce monde de communication totalement contrôlée, où la contestation est étouffée, les seules critiques autorisées de temps à autres proviennent des plus fédéralistes parmi les fédéralistes. Au cours des dernières semaines, ces "Khmers Bleus" ont tout bonnement mis les pieds dans le plat. Le premier à donner le ton, c'est d'ailleurs son obsession depuis les années 70, Valéry Giscard d'Estaing, dans une tribune publiée simultanément à Londres, par The Independent et à Paris par Le Monde (édition du 26 octobre 2007), en affirmant que le "Mini Traité" de Nicolas Sarkozy était tout sauf mini et simplifié. Il allait encore plus loin en estimant que le Traité de Lisbonne était en effet une pure et simple manipulation destinée à faire adopter aux Français et aux Néerlandais le texte qu'ils ont refusés en 2005 par référendum. L'ancien Président rappelle y indique en effet que "dans le traité de Lisbonne, rédigé exclusivement à partir du projet de traité constitutionnel, les outils sont exactement les mêmes. Seul l'ordre a été changé dans la boîte à outils. La boîte, elle-même, a été redécorée, en utilisant un modèle ancien, qui comporte trois casiers dans lesquels il faut fouiller pour trouver ce que l'on cherche".

Bien que plus discrètes, les déclarations de Jean-Louis Bourlanges, dans Le Monde du 3 décembre , vont encore beaucoup plus loin dans une charge contre l'Europe telle qu'elle se fait actuellement. Jean-Louis Bourlanges, pour nos lecteurs les moins au fait de la scène politique européenne, est une célébrité locale, député européen depuis 18 ans, invité obligatoire de tous les débat d'Euronews et de France Europe Express, il est une sorte de Père Fouras de la forteresse fédéraliste bruxelloise.

C'est donc de toute la hauteur de l'autorité dont il s'est lui-même investi depuis ces 18 dernières années que ce parangon de vertu européenne dresse, alors qu'il quitte son siège au Parlement de Strasbourg, son testament politique européen par lequel il règle quelques comptes en se livrant à une série d'aveux assez stupéfiants.

Qui a assisté aux conférences données par le PPE, le Mouvement Fédéraliste Européen, et lu au moins une brochure publiée par les institutions européennes sait que l'article n°1 du Credo européen est "L'Europe nous a donné 50 ans de paix". C'est précisément à ce dogme idiot auquel M.Bourlanges s'attaque avec une certaine gourmandise : "Je suis de ceux qui pensent que ce n'est pas l'Europe qui a fait la paix, mais la paix qui a fait l'Europe. Je reconnais le caractère scandaleux du propos, puisqu'il signifie, à rebours de ce que pensent les Français, que c'est la Pax Americana, la sécurité et la sérénité qu'elle a apportées aux Allemands, aux Français, aux Italiens, et aux Bénéluxois (sic) qui leur a permis de s'engager sur la voie du rapprochement et de l'intégration". Pendant la campagne du référendum de 2005, Philippe de Villiers ne disait rien d'autre : "L'Union de l'Europe est née de la paix conclue entre nations libres et qui entendaient le rester". 
Mais voilà, le même langage tenu par Philippe de Villiers ou Jean Pierre Chevènement est accueilli, au mieux par un silence gêné, au pire par des accusations de révisionnisme historique. Ceux qui ont pour habitude de débattre avec des fédéralistes savent bien, qu'à cours d'argument, leur contradicteur finira par se rassurer avec cette idée de l'Europe-c'est-la-paix, appuyé d'une citation approximative de François Mitterrand "La-nation-c'est-la-guerre". C'est ce dernier refuge que M. Bourlanges vient de dynamiter.

Pour lui, les derniers élargissements ont marqué la fin de l'Europe de papa, celle de VGE et d'Helmut Schmidt. L'entrée des anciens pays du bloc de l'Est marque, et il a parfaitement raison, l'arrivée de pays qui ne partagent pas l'idéal fédéraliste des pères fondateurs et qui privilégient la relation transatlantique sur "l'Europe puissance". Il faut être fédéraliste pour leur en vouloir ! Avait-il imaginé qu'après 45 ans de domination, alors qu'ils redécouvrent la liberté et la souveraineté, les peuples d'Europe centrale et de l'Est allaient se jeter rapidement dans la première aventure supranationale qu'on leur présenterait ? Avait-il imaginé que ces mêmes peuples allaient choisir une classe politique d'Europe de l'Ouest qui, à un moment ou à un autre des années 50 aux années 80, a activement ou intellectuellement capitulé devant l'idée de la suprématie communiste, et rejeter des dirigeants américains ou britannique qui ont été les plus fermes soutiens de l'opposition au communisme ?

Jean-Louis Bourlanges attribue donc la fameuse panne européenne, non pas à l'absence de créativité institutionnelle, mais au manque de volonté politique. Selon lui, l'Europe est dotée de tous les instruments de l'Etat fédéral. Mais faute de compétence elle serait "surdimensionnée institutionnellement (..) d''autant plus que les deux principales compétences que lui ont concédés les Etats, la concurrence et la monnaie sont dépolitisées".
L'on a envie de dire : encore un effort, M. Bourlanges. Car ce qu'il déplore, sans la nommer, c'est la réalité des peuples qui n'ont jamais souscrit au projet fédéraliste. C'est pourquoi l'Europe de M. Bourlanges ne peut fonctionner qu'hors sol, et en l'absence de toute consultation populaire. Ce qui freine les concessions fédérales des gouvernements, ce n'est pas l'idéal patriote, autrement appelé à Bruxelles "égoïsme national" - cela fait bien longtemps que l'immense majorité des élites européennes sont européanisées - mais c'est le simple fait qu'ils dépendent d'élections, du suffrage universel, en un mot, de la réalité, même s'ils rêvent de s'en émanciper au plus vite.

Il souligne également que l'Europe est à ce point allergique à la politique que les principales compétences qu'elle a acquises ont été transférées, non pas à une structure pseudo démocratique supranationale, comme le Parlement européen, mais à des aréopages de spécialistes de Bruxelles ou de Francfort. C'est mal décrypter le code génétique de la construction européenne que d'imaginer qu'elle procède d'un transfert de la démocratie à un niveau supérieur. Elle est le fruit d'une méfiance, d'une désillusion, née dans les années 30, des pères fondateurs,  vis à vis de la démocratie. Aux côtés du Communisme et du Nazisme, l'idée européiste est un concept post-démocratique qui veut confisquer le pouvoir aux peuples pour le confier aux spécialistes. Un peu comme le fascisme à la sauce anglaise que proposait Oswald Mosley.

L'Europe que quitte M. Bourlanges est bien celle là. Il n'est que d'observer l'inimaginable escroquerie que constitue le Traité de Lisbonne. S'il s'agit bien d'une Constitution Européenne maquillée comme une voiture volée, il révèle le vrai visage de l'Europe, démaquillé, celui du gangstérisme politique.

L'ObsE>

Lundi 17 Décembre 2007
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