L'OBSERVATOIRE DE L'EUROPE

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Europe : pourquoi l'UMP ne doit pas laisser partir les gaullistes

par Christophe Beaudouin*


Le courant gaulliste restera-t-il à l'UMP ce que la France va être à l'Europe giscardienne : une "identité" sous cloche, une idée décorative ? Probable. Est-ce un hasard si au même moment, les mêmes chefs veulent donner un coup fatal au gaullisme comme expression partisane, et à la France comme nation politique ? Evidemment non. Le parti unique pour l'Europe unique aime-t-il tellement les usines à gaz qu'il redoute les étincelles ? Peut-être…




UMP : le gaullisme est-il soluble dans l'eau tiède ?
UMP : le gaullisme est-il soluble dans l'eau tiède ?

Les termes du débat européen

De François Bayrou à Philippe de Villiers en passant par l'UMP, la droite française est depuis longtemps, comme la gauche, partagée par une ligne horizontale sur la question de la nation, donc de l’Europe.

D’une part, ceux qui jugent la nation subsidiaire ou « dangereuse », en tous cas devant absolument se fondre dans un sous-ensemble de Bruxelles à Istambul, lui même plus ou moins intégré à la globalisation économique et à la domination atlantique. D’autre part, ceux qui perçoivent la nation comme la communauté humaine la plus sécurisante et apaisée, où les droits du citoyen sont les mieux assurés, la seule où la minorité puisse accepter la loi de la majorité (donc unique source de la démocratie), la plus légitime pour échanger et agir aux plans européen et mondial (international, littéralement) et la plus moderne depuis la libération de l'est en 1989.

Pour nos premiers, du postulat anti-national découle le choix du dépeçage progressif des Etats-nations par le dessus avec l’intégration fédérale en marche, par le dessous avec l'autonomisme régional, souvent travesti en « décentralisation ». Leur système tend vers un mastodonte étatique fédérant des provinces autonomes, redessinées selon des critères ethniques et identitaires plus ou moins solides. Pour les seconds au contraire, du postulat national résulte le choix de l’association d'Etats (« Europe des nations ») basé sur le principe de subsidiarité, de compétences déléguées et de préférence communautaire. N’ayant de sens que si elle est indépendante, leur Europe prolonge (et non remplace) les souverainetés nationales qui la fondent, organisant par projet les coopérations renforcées entre Etats, concentrant les pouvoirs dans les instances émanant d'eux (conseil européen, conseils des ministres) et respectueuse des constitutions et parlements nationaux.
Entre ces deux voies là, c’est clair, il n'y a rien. Un grand nombre d’élus refusent courageusement d’entrer dans le débat : ceux qui n’y font que de brèves apparitions (sautant d’un modèle à l’autre), ceux qui veulent croire que la messe est dite et ceux qui n’y pensent pas, les bienheureux !

Euronosaure technocratus

Les poussées fédéralistes anciennes du droit dérivé et de la jurisprudence communautaires, puis l'Acte unique, les traités de Maästricht et d'Amsterdam, ont brisé le rêve gaulliste d'une Europe des souverainetés.

Dans son principe même, le projet de constitution - ajourné par le Sommet de Bruxelles - veut parfaire l’échafaudage fédéral. "Norme suprême de l'Etat", elle supplantera les constitutions nationales et le dotera de la personnalité juridique. Jouissant d'une compétence générale indéfinie, les directives rebaptisées "lois" s’imposent déjà au droit national. Le principe de subsidiarité sera inversé puisque Bruxelles devient attributaire de toutes les compétences détenues originellement par les Etats. La prise de décision à la majorité qualifiée devient la règle, critère de la supranationalité. Les alliances d'Etats majoritaires imposeront leur volonté aux Etats minoritaires, dans des instances où la France pèsera 7,5% des voix.

Dans ses relations avec le reste du monde, le Président français sera soumis à un "Ministre des affaires étrangères" puis au vote à la majorité (laquelle aurait d’ailleurs dépêché nos soldats en Irak). La convention a donc accouché d'un "Euronosaure technocratus", prédateur de nations à Bruxelles, proie farcie à Washington. La France et les vingt-quatre autres pays auront cessé d’exister comme Etats souverains, sans pour autant qu’apparaisse le chimérique "peuple européen" qui aurait pu le justifier, comme le peuple américain justifie les Etats-Unis. M.Giscard d’Estaing ose pourtant la comparaison, entre nos nations européennes séculaires aux différentes cultures enracinées et les colonies d'Amérique de 1776, fédérées contre la couronne britannique !

Pluralisme encadré ou implosion

Notre vie publique change donc de cadre et notre citoyenneté de nature. Qui imagine possible un changement de régime sans consulter les peuples par référendum, sauf à admettre un véritable coup d'Etat ?

A la veille des élections européennes, la droite doit définir sa stratégie. En 1999, la liste RPR-DL, réfugiée dans le clivage droite-gauche pour échapper au débat européen, était mise en pièces (12,8%) par la liste souverainisite de Villiers-Pasqua (13,06%) et la liste fédéraliste Bayrou (9,3%). Plus que jamais la quadrature du cercle pèse sur l'UMP, comme elle pèse à gauche, du fait du projet de constitution fédérale. Si la direction du parti tranche "pour", l'UMP se fâchera avec la moitié de ses électeurs. Plutôt acquis à l’Europe des nations (cf sondages catastrophiques pour l'euro...), on ne forcera pas ceux-ci à acclamer le mastodonte giscardien. Et il faudrait alors faire listes communes avec l’UDF qui siège déjà côte à côte avec les députés ex-RPR au groupe PPE, lui-même fédéraliste, du Parlement de Strasbourg. L’unité de façade imposée et dont nul ne sera dupe, promet la droite à des déchirures fatales dans son électorat et ouvre un boulevard au FN. Refusant déjà d’appliquer ses statuts flambants neufs qui prévoient la création des courants, l’UMP court donc à l’implosion.

Elle devrait suivre une autre voie. Dans leur "infinie" sagesse et respectueux des sensibilités qui dessinent la droite, ses chefs organisent ici le débat sur l’Europe. Mais ce débat ne saurait s'arrêter à un forum internet. Il a vocation à être poursuivi lors de la campagne européenne, comme l’avait fait Jacques Chirac au RPR lors de la campagne de Maästricht. Ainsi les fédéralistes, menés pourquoi pas par Philippe Douste-Blazy, militeraient pour l'Europe fédérale, tandis que les "nouveaux gaullistes" menés par Nicolas Dupont-Aignan pourraient s’y opposer au nom de l’Europe des nations. Chacun pourrait s’engager librement pour le modèle européen et donc les candidats de son choix, sans drame et sans rupture.
Les premiers sondages annoncent que la famille souverainiste, dont les gaullistes sont la tête de pont, auront plus que jamais le vent en poupe : accélération des chocs Paris-Bruxelles (pacte de stabilité, Alstom, Bull), inquiétude générale avant la suppression des frontières extérieures au 1er mai, vote souverainiste suédois, nouvel échec de l'intégration supranationale au sommet de Bruxelles sur la constitution etc.
L'UMP en tant que telle, ne devrait prescrire aucune consigne de vote. Réunissant les deux tiers de la représentation nationale, a-t-elle vraiment d'autre choix que celui du pluralisme encadré ? Préservant la cohérence nécessaire pour battre la gauche aux autres élections, l'Union pour un Mouvement Populaire, qui n'aurait jamais si bien porté son nom, en assumant sa diversité plutôt qu'en la subissant, ferait réaliser une salutaire révolution culturelle à la droite française.


9/02/04

Sous les pavés, la République !, essai pamphlétaire publié en mars 2002
Sous les pavés, la République !, essai pamphlétaire publié en mars 2002
*Christophe BEAUDOUIN composait le "ticket gaulliste" avec le Député Nicolas DUPONT-AIGNAN, ex-candidat à la direction de l'UMP. Il a publié "Sous les pavés, la République ! ou comment grâce aux jeunes la nation républicaine va devenir furieusement tendance"

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