III - Il est temps de penser le monde tel qu'il est et non tel qu'il était
Le XXIème siècle sera multipolaire économiquement et géopolitiquement, construit autour de stratégies étatiques, comme celles que l'on a vu se développer chez les nouveaux acteurs (Russie, Chine). De même, le
retournement protectionniste, après deux décennies de construction du libre-échange en dogme, est perceptible aux Etats-Unis (les démocrates ont largement gagné les élections de mi-mandat sur ce thème), dans le blocage du cycle de Doha, dans l'évolution de la position russe sur l'OMC et le retour du discours sur les politiques industrielles (qui implique une action volontariste de l'Etat).
Dès lors, plusieurs
réorientations fondamentales doivent être engagées.
1) Le principal changement sera le basculement des stratégies de croissance : d'une croissance extravertie (mondialiste)
vers une croissance assise sur le développement des marchés intérieurs (Chine, Inde, Brésil). La montée imminente des barrières protectionnistes accélérera ce basculement. Pour être durable, ce nouveau régime de croissance devrait s'articuler à une consommation plus économe en énergie et moins productrices de déchets. Il faudrait penser ces barrières en introduisant des critères sociaux et écologiques, accompagnées d'un retour à de véritables politiques industrielles et à la maîtrise des espaces financiers.
2) Il serait mutuellement profitable à la Russie et aux pays de la zone euro de coordonner leurs efforts pour
créer une zone de stabilité monétaire et financière sur l'Eurasie, face à la zone dollar et à l'émergence d'une zone monétaire asiatique. Le temps presse car le rouble à terme pourrait se combiner avec le yuan chinois.
3) Le monde pacifiquement organisé par le libre-échange simplement régulé par le droit commercial emprunté au monde anglo-saxon est un mythe.
L'heure est à la gestion de nos souverainetés économiques, à la mise en place de politiques industrielles garantissant la défense de nos intérêts vitaux. L'ordre monétaire international va éclater. Le dollar traverse une crise structurelle qui incitera les fonds d'investissement à le quitter rapidement pour l'euro, provoquant une envolée du taux de change avec ses conséquences mortelles pour l'industrie européenne. La solution serait de concevoir, au moins à l'échelle d'un groupe de pays (Allemagne, France, Italie, Espagne par exemple) des politiques industrielles coordonnées, se traduisant par les concentrations et les restructurations des groupes industriels et à l'entrée dans leur capital des fonds souverains russes et chinois en contrepartie d'un accès à certaines sociétés russes et chinoises (possibilité ouverte par le gouvernement russe). On canaliserait les liquidités vers l'investissement. Mais
il faut une politique monétaire subordonnée ou au moins ajustée à l'objectif industriel. Or, ni le statut actuel de la BCE, ni le droit européen de la concurrence ne le permet. La zone euro ne peut plus fonctionner sans recourir à des protections douanières, à un changement du statut de la BCE, de l'organisation et de la géographie même de l'euro.
4)
Une règlementation contrôlant les mouvements de capitaux à court et très court terme s'impose, pour des raisons d'efficacité économique mais aussi de sécurité nationale. (C'est ce qui a sauvé la Malaisie lors de la crise asiatique) Il faut brider les comportements spéculatifs et renverser le rapport de forces en favorisant les producteurs et non plus les services financiers mondialisés. Le coeur du mondialisme financier est ainsi attaqué : on réintroduit un principe de solidarité entre les forces productives des nations, au détriment de la solidarité transnationale des spéculateurs.
5)
La fragmentation et la multipolarité à venir de l'espace monétaire international impliquent que des institutions monétaires régionales se mettent en place (projet latino-américain). Le XXIème siècle sera bâti sur des fonds monétaires régionaux adossés à des banques de développement régionales. La redéfinition du rôle du FMI et de la Banque mondiale s'imposera. De même que le régime de croissance centré désormais sur le développement des marchés intérieurs des nouveaux acteurs à grande population (point 1) combinée à la multipolarité monétaire (point 2) remettra en cause la raison d'être d'une organisation comme l'OMC. Le retour du politique et de la dimension étatique dans les comportements économiques implique une coordination qui ne peut se faire sur la base de critères "techniques". Aussi, le Conseil de sécurité de l'ONU pourrait s'avérer l'institution de légitimation en dernière instance (reconfiguration radicale du FMI, de la BM et de l'OMC)
6)
Un besoin d'institutions de sécurité et de coopération se fait sentir à l'échelle du continent eurasiatique, mais elles ne pourront pas découler de celles du traité de Rome. De même, les projets fondés sur des accords bilatéraux redeviendront le coeur des seules avancées possibles
. La reconstruction qui s'impose n'est pas plausible à vingt-sept. C'est donc le périmètre même de l'Europe qui se trouvera mis en cause dans les prochaines années. Qu'on le veuille ou non, c'est
par des regroupements de pays autour de blocs de politiques communes que nous entrerons dans le XXIème siècle, et non par l'Union européenne dans sa forme actuelle.
Sur la crise politique française (en guise de conclusion) La crise du système politique français n'est pas moindre aujourd'hui qu'il y a deux ou cinq ans, au contraire. En 2007, pour attirer à eux près des trois quarts de l'électorat,
les trois principaux candidats avaient dû reprendre des thèmes et des termes qui étaient ceux des forces qui avaient porté la victoire du "non" lors du référendum de 2005. La rupture des tabous discursifs, l'évolution des thématiques marquées par la critique globale du système politico-médiatique (Bayrou), des délocalisations et de la politique de la BCE (Sarkozy, Royal), ou la revendication d'une véritable souveraineté économique adossée à la notion de Nation (Sarkozy, Royal) montre la
désintégration de l'idéologie dominante depuis 1983.
Quand les représentations des acteurs commencent à se transformer, de nouvelles réalités deviennent possibles. Mais cette crise va rester contenue, non par la force des éléments pro-système, mais en raison de la
faiblesse stratégique présente des forces de contestation. Que cette situation change et le rythme de la crise et de notre histoire politique s'accélérera de manière significative.
CB
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Jacques Sapir, directeur d'études à l'EHESS et professeur à l'École économique de Moscou, a notamment publié: Les Économistes contre la démocratie (Albin Michel, 2002), Les Trous noirs de la science économique (Seuil, " Points Économie 2003), Quelle économie pour le XXe siècle ? (Odile Jacob, 2005), La Fin de l'eurolibéralisme (Seuil, 2006). Commander l'ouvrage