L'OBSERVATOIRE DE L'EUROPE
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Vendredi 7 Novembre 2008

Du 'siècle américain' au retour des nations



La dissolution de l'URSS et la guerre du Koweït ont signé en 1991 la fin du XXe siècle. On imaginait alors un XXIe siècle dominé par les États-Unis, hyperpuissance militaire et économique. Mais ce "siècle américain" a avorté entre 1997 et 2003. La crise financière internationale de 1997-1998 a suscité l'irruption de nouvelles stratégies économiques, le sursaut de la Russie, la rupture de nombreux pays latino-américains avec le modèle américain et l'émergence de la Chine comme pivot de la stabilité en Extrême-Orient. En tentant de restaurer leur hégémonie par la force, les États-Unis ont engendré, en Afghanistan et en Irak, deux désastres militaires et politiques. Alors qu'ils faisaient figure de victime le 11 septembre 2001, ils sont aujourd'hui isolés diplomatiquement et doivent affronter l'image de Guantanamo et des tortures à Abou Ghraïb.
Sous nos yeux naît un nouveau XXIe siècle, sans puissance régulatrice, marqué par un monde multipolaire et où la souveraineté nationale redevient un axe clé de la pensée politique. Las, les élites européennes tardent à reconsidérer leurs politiques à l'aune de cette nouvelle donne. Comme leurs aînées incapables de comprendre le XXe siècle ouvert par la "Grande Guerre", elles s'accrochent à des prismes politiques obsolètes. Pour combattre la répétition de cette erreur funeste, Jacques Sapir s'attache à montrer quelles leçons la France et l'Europe devraient tirer d'une perception plus juste du siècle qui vient.


Du 'siècle américain' au retour des nations

"Le nouveau XXIè siècle", par Jacques Sapir (Seuil)

NOTE DE LECTURE 


I - Depuis 1991, les élites européennes ont cru que le XXIème siècle serait "américain"

1) Le refus de l'Europe d'affronter sérieusement la question de la puissance politique et militaire, sa prédilection pour le dialogue bureaucratique et le légalisme et sa méfiance envers la légitimité populaire étaient compréhensibles (bien que très critiquable) dans un monde où la compétition pour la puissance était sans espoir, vu l'avance prise par l'un de ses compétiteurs. En tentant de se présenter comme les meilleurs joueurs du jeu fixé par l'hyperpuissance, on espérait limiter la puissance de l'intérieur. La construction précipitée de l'euro sans mettre comme préalable la question de la construction d'une souveraineté politique commune librement assumée témoigne de cet esprit de capitulation. De même que l'acceptation du cadre juridique de l'OMC montre que l'on acceptait de facto le transfert de la notion américaine de "gouvernance" à l'échelle mondiale.

2) Dès lors, la France a tenté de "finasser" avec les institutions mises en place dans le contexte post-1991 : on se coule dans le moule de l'OMC tout en cherchant une défense a minima de l'exception culturelle et de la politique agricole commune, on prétend vouloir une Europe sociale et une Europe puissance mais on accepte les traités européens dont la logique est purement libérale, on s'oppose à Washington en 2003 avant de s'effrayer de son propre succès et d'éviter d'irriter encore l'hyperpuissance.

3) Il faut admettre que l'Europe, à vingt-cinq ou vingt-sept est un monstre institutionnel et un espace traversé de tels antagonismes politiques que les compromis n'y sont plus possibles. A vouloir perpétuer des politiques nées dans le contexte issu de 1991 (intégration européenne, le fonctionnement de l'euro ou de l'OMC), on se trompe d'époque.


II - Depuis 1997 pourtant, les preuves qu'il n'y aura pas de "siècle américain" s'accumulent 

L'unipolarité est morte et l'hégémonie américaine sera de plus en plus brutalement contestée. Les Etats-Unis resteront une grande puissance. Mais ils ne sont plus en mesure de dominer le monde. Leurs capacités militaires sont affaiblies, leurs possibilités de construire de large alliances sont réduites, leur prééminence intellectuelle, institutionnelle et culturelle est battue en brèche. Les autres pays retrouvent une alternative à l'acceptation de l'hégémonie américaine, le débat sur la notion de puissance et de souveraineté reprend ses droits.

1) Echec de la maîtrise sur l'économie mondiale. Les Etats-Unis ont été incapables de prévenir l'extension de la crise financière de 1997-1999 (Russie, Amérique latine), engendrant des réactions étatiques qui remettent en cause l'ordre politico-économique suscité par les Etats-Unis depuis la fin des années 1980.

2) Echec de la domination idéologique. Il fait suite au premier. Cet ordre économique mondial voulu par Washington est désormais contesté : protestations contre l'OMC à Seattle et Gênes, enlisement du "cycle de Doha"

3) Echec du "retour" militaire. Devant ces contestations, les Etats-Unis ont tenté de réaffirmer leur hégémonie par une manifestation de leurs capacités militaires, depuis le Kosovo en 1999 à l'Irak en 2003. Ce fût un retour perdant[1], laissant les Etats-Unis dans une position d'affaiblissement militaire et d'isolement politique.

4) Impuissance face au retour de la Russie. Malgré leur projet d'intégrer et d'affaiblir la Russie, celle-ci a fait un "retour gagnant" comme puissance souveraine, bouleversant les relations internationales.

5) Désarroi devant le l'éveil de la Chine. L'aventure américaine en Irak en 2003 était clairement motivée par le souhait de prendre le contrôle d'importantes réserves d'hydrocarbures pour disposer d'un levier sur la Chine dont la croissance a besoin d'énergie.

Si l'équipe Bush a radicalisé ces évolutions et provoqué des réactions irréversibles, elle n'en est pas à l'origine (c'était l'administration Clinton). Il ne faut donc pas attendre particulièrement du résultat de l'élection présidentielle américaine qu'il bouleverse le cours de cette politique mondiale.

[1] La doctrine militaire américaine ("Blitzkrieg" moderne) a montré ses limites. Le modèle de la professionnalisation des armées dans lequel les Européens se sont aussi engouffrés vient aujourd'hui se briser sur la résurgence du modèle du "combattant-militant". En Irak, un investissement dans le politique, en matière de construction de l'Etat (adductions d'eau à Bagdad, construction de services publics, politique de développement) aurait été plus efficace que la maîtrise des technologies militaires d'avant-garde. Ce refus viscéral des Américains faire de la politique est un refus de la démocratie. Pour isoler les "combattants-militants", l'intervention doit pouvoir créer de la sécurité globale, à la fois dans son sens militaire mais aussi dans celui de la production des biens publics indispensables aux populations et aux activités civiles, une capacité de "création d'Etat". Il faut une nouvelle doctrine militaire qui mise sur le Politique.

Mondialisation, Jean-Pierre Humbert 2003 / 2005
Mondialisation, Jean-Pierre Humbert 2003 / 2005

III - Il est temps de penser le monde tel qu'il est et non tel qu'il était

Le XXIème siècle sera multipolaire économiquement et géopolitiquement, construit autour de stratégies étatiques, comme celles que l'on a vu se développer chez les nouveaux acteurs (Russie, Chine). De même, le retournement protectionniste, après deux décennies de construction du libre-échange en dogme, est perceptible aux Etats-Unis (les démocrates ont largement gagné les élections de mi-mandat sur ce thème), dans le blocage du cycle de Doha, dans l'évolution de la position russe sur l'OMC et le retour du discours sur les politiques industrielles (qui implique une action volontariste de l'Etat).

Dès lors, plusieurs réorientations fondamentales doivent être engagées.

1) Le principal changement sera le basculement des stratégies de croissance : d'une croissance extravertie (mondialiste) vers une croissance assise sur le développement des marchés intérieurs (Chine, Inde, Brésil). La montée imminente des barrières protectionnistes accélérera ce basculement. Pour être durable, ce nouveau régime de croissance devrait s'articuler à une consommation plus économe en énergie et moins productrices de déchets. Il faudrait penser ces barrières en introduisant des critères sociaux et écologiques, accompagnées d'un retour à de véritables politiques industrielles et à la maîtrise des espaces financiers.

2) Il serait mutuellement profitable à la Russie et aux pays de la zone euro de coordonner leurs efforts pour créer une zone de stabilité monétaire et financière sur l'Eurasie, face à la zone dollar et à l'émergence d'une zone monétaire asiatique. Le temps presse car le rouble à terme pourrait se combiner avec le yuan chinois.

3) Le monde pacifiquement organisé par le libre-échange simplement régulé par le droit commercial emprunté au monde anglo-saxon est un mythe. L'heure est à la gestion de nos souverainetés économiques, à la mise en place de politiques industrielles garantissant la défense de nos intérêts vitaux. L'ordre monétaire international va éclater. Le dollar traverse une crise structurelle qui incitera les fonds d'investissement à le quitter rapidement pour l'euro, provoquant une envolée du taux de change avec ses conséquences mortelles pour l'industrie européenne. La solution serait de concevoir, au moins à l'échelle d'un groupe de pays (Allemagne, France, Italie, Espagne par exemple) des politiques industrielles coordonnées, se traduisant par les concentrations et les restructurations des groupes industriels et à l'entrée dans leur capital des fonds souverains russes et chinois en contrepartie d'un accès à certaines sociétés russes et chinoises (possibilité ouverte par le gouvernement russe). On canaliserait les liquidités vers l'investissement. Mais il faut une politique monétaire subordonnée ou au moins ajustée à l'objectif industriel. Or, ni le statut actuel de la BCE, ni le droit européen de la concurrence ne le permet. La zone euro ne peut plus fonctionner sans recourir à des protections douanières, à un changement du statut de la BCE, de l'organisation et de la géographie même de l'euro.

4) Une règlementation contrôlant les mouvements de capitaux à court et très court terme s'impose, pour des raisons d'efficacité économique mais aussi de sécurité nationale. (C'est ce qui a sauvé la Malaisie lors de la crise asiatique) Il faut brider les comportements spéculatifs et renverser le rapport de forces en favorisant les producteurs et non plus les services financiers mondialisés. Le coeur du mondialisme financier est ainsi attaqué : on réintroduit un principe de solidarité entre les forces productives des nations, au détriment de la solidarité transnationale des spéculateurs.

5) La fragmentation et la multipolarité à venir de l'espace monétaire international impliquent que des institutions monétaires régionales se mettent en place (projet latino-américain). Le XXIème siècle sera bâti sur des fonds monétaires régionaux adossés à des banques de développement régionales. La redéfinition du rôle du FMI et de la Banque mondiale s'imposera. De même que le régime de croissance centré désormais sur le développement des marchés intérieurs des nouveaux acteurs à grande population (point 1) combinée à la multipolarité monétaire (point 2) remettra en cause la raison d'être d'une organisation comme l'OMC. Le retour du politique et de la dimension étatique dans les comportements économiques implique une coordination qui ne peut se faire sur la base de critères "techniques". Aussi, le Conseil de sécurité de l'ONU pourrait s'avérer l'institution de légitimation en dernière instance (reconfiguration radicale du FMI, de la BM et de l'OMC)

6) Un besoin d'institutions de sécurité et de coopération se fait sentir à l'échelle du continent eurasiatique, mais elles ne pourront pas découler de celles du traité de Rome. De même, les projets fondés sur des accords bilatéraux redeviendront le coeur des seules avancées possibles. La reconstruction qui s'impose n'est pas plausible à vingt-sept. C'est donc le périmètre même de l'Europe qui se trouvera mis en cause dans les prochaines années. Qu'on le veuille ou non, c'est par des regroupements de pays autour de blocs de politiques communes que nous entrerons dans le XXIème siècle, et non par l'Union européenne dans sa forme actuelle.


Sur la crise politique française (en guise de conclusion)

La crise du système politique français n'est pas moindre aujourd'hui qu'il y a deux ou cinq ans, au contraire. En 2007, pour attirer à eux près des trois quarts de l'électorat, les trois principaux candidats avaient dû reprendre des thèmes et des termes qui étaient ceux des forces qui avaient porté la victoire du "non" lors du référendum de 2005. La rupture des tabous discursifs, l'évolution des thématiques marquées par la critique globale du système politico-médiatique (Bayrou), des délocalisations et de la politique de la BCE (Sarkozy, Royal), ou la revendication d'une véritable souveraineté économique adossée à la notion de Nation (Sarkozy, Royal) montre la désintégration de l'idéologie dominante depuis 1983.
Quand les représentations des acteurs commencent à se transformer, de nouvelles réalités deviennent possibles. Mais cette crise va rester contenue, non par la force des éléments pro-système, mais en raison de la faiblesse stratégique présente des forces de contestation. Que cette situation change et le rythme de la crise et de notre histoire politique s'accélérera de manière significative.

CB

***

Jacques Sapir, directeur d'études à l'EHESS et professeur à l'École économique de Moscou, a notamment publié: Les Économistes contre la démocratie (Albin Michel, 2002), Les Trous noirs de la science économique (Seuil, " Points Économie 2003), Quelle économie pour le XXe siècle ? (Odile Jacob, 2005), La Fin de l'eurolibéralisme (Seuil, 2006).

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Vendredi 7 Novembre 2008

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