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Mercredi 20 Mai 2015

Comment la gauche française a permis au capital de jouir sans entrave


La littérature de science politique admet généralement que la globalisation du libre-échange résulte de ce qu'on appelle "le consensus de Washington" (siège du FMI), texte lui-même inscrit dans l'esprit du Manifeste de la commission Trilatérale, toujours valide, corédigé en 1975 par Michel Crozier et Samuel Huntington. Il s'agit en quelque sorte des "Dix commandements" du libéralisme intégral, lesquels furent traduits, entre autre, pour l'Europe, dans le traité de Maastricht de 1992. Mais ils étaient déjà depuis plusieurs années dans le "logiciel" français et européen, par l'entremise de trois hommes-clés issus de la finance et de la haute administration. C'est ce que décrit Rawi Abdelal, professeur à Harvard, dans une note publiée intitulée "le consensus de Paris". Arrivés dans les bagages du nouveau président de la République élu en 1981, François Mitterrand, ce sont trois hauts personnages de la gauche française, pas les plus médiatiques, qui ont véritablement conçu et préparé les régles nationales, européennes puis mondiales, de la libéralisation des capitaux, moteur de la globalisation marchande. Quinze ans à peine après la révolution culturelle de l'individu, le capital, lui aussi a voulu jouir sans entraves. Et ses amis étaient parvenus au pouvoir.


C'était en 1983, un 29 mai, le Président Mitterrand et son ministre de l'économie et des finances Jacques Delors, futur patron de la Commission européenne, participaient au G7 à Williamsburg
C'était en 1983, un 29 mai, le Président Mitterrand et son ministre de l'économie et des finances Jacques Delors, futur patron de la Commission européenne, participaient au G7 à Williamsburg

La gauche française, véritable pionnière de la globalisation

Depuis 1957, les six pays fondateurs s'étaient fixés l'objectif que les biens, les services et les personnes devaient pouvoir circuler librement et les entreprises s'établir où elles veulent sur leur territoire. Contrairement à une idée reçue, ce n'était pas le cas des capitaux, sauf, dit le traité de Rome initial "dans la mesure nécessaire au bon fonctionnement du Marché commun" et sans que cela mette en péril la stabilité financière interne et externe des Etats-membres. Cette sage précaution tirait la leçon du chaos financier de l'entre-deux-guerres.

Le projet européen détourné de l'Europe, et mis au service de la finance internationale

En 1983, après deux dévaluations, alors que le franc était violemment attaqué par les spéculateurs et que les capitaux quittaient la France sous les effets conjugués du choc pétrolier et de l'élection de François Mitterrand avec le soutien et la participation du parti communiste au gouvernement, la France fit, résignée, le choix de rester dans le SME et solidaire du Mark fort : ce fut le "tournant de la rigueur" et la marche à la monnaie unique - voulue par le gouvernement français pour emmailloter l'Allemagne qui n'en voulait pas - contre la libéralisation des capitaux voulue par l'Allemagne.

Une minorité modernisatrice de ministres et hauts fonctionnaires du Trésor et de la Banque de France - à commencer par Jacques Delors - qui convaincra Laurent Fabius et Pierre Bérégovoy, puis non sans mal le Président Mitterrand, Michel Camdessus et Henri Chavranski - profitera ainsi de l'échec de l'expérience 81-83 pour imposer ses vues "européennes", en réalité globales.

Après avoir quitté le gouvernement, chacun dans une organisation-clé de "gouvernance" (le mot n'avait pas encore été importé du paradigme managérial) de la mondialisation : Jacques Delors à tête de la Commission européenne, Henri Chavranski à la direction de l'OCDE et Michel Camdessus à la direction du FMI. Ces trois hommes de la nouvelle gauche, issus de la technocratie financière et d'Etat, sont les véritables moteurs, à la fin des années 1980, du changement des règles européennes et mondiales pour libéraliser 70 à 80% des transactions de capitaux dans le monde

Cette ouverture mondialiste des capitaux va se réaliser, y compris vis-à-vis des pays tiers. De sorte que les pays européens ne peuvent plus se protéger contre les flux financiers venant des États-Unis ou des paradis fiscaux, d’Abu Dhabi, de Dubaï ou des Îles Caïman. En Europe, Jacques Delors, déjà grand architecte de la rigueur française, qui avait en tête le futur marché unique et la sauvegarde de la valeur du franc, voyait dans la liberté de circulation des capitaux le premier pas, douloureux mais nécessaire, d'un inexorable enchaînement qui mènerait au marché intérieur - avec en 1985 les fameuses 300 directives "Delors", quasi copié-collé des préconisations intitulées "Europe 90" publiée trois jours plus tôt par l'"European roundtable of Industralists (ERT), le super-lobby d'affaires transatlantique - et plus tard, à une union monétaire que réalisera en 1992 le traité de Maastricht.

Au total, la gauche modernisatrice française, dont l'arrivée au pouvoir s'était télescopée avec celle de Margaret Thatcher en Grande Bretagne et Ronald Reagan aux Etats-Unis, aura donc porté et mis en oeuvre : 
- la loi de libéralisation financière ; 
- négocié et signé l’Acte unique européen, de libéralisation intégrale - condition pour intégrer les Anglais ; 
- le traité de Maastricht ;
-
les accords de Schengen, supprimant les contrôles fixes aux frontières intérieures ; 
- accepté et organisé la libéralisation mondiale des capitaux - pour satisfaire les Allemands

Par une curieuse ironie de l'Histoire, ce sont les héritiers de Jaurès et Mendès qui firent entrer la France et l'Europe dans un monde de plus en plus ouvert, qui n'a plus grande chose à voir avec "l'Europe" en tant que civilisation et projet politique d'envergure.

Cette libéralisation financière a précédé la totale libéralisation commerciale issue des accords de Marrakech de 1994, négociés par la Commission - où les grandes firmes et lobbies financiers obtiennent notamment que les services comme l'accès à l'eau, l'éducation ou la santé soient considérés comme des marchandises, la privatisation des services publics - et de la création de l’OMC.

La gauche moderne au pouvoir, celle qui en 1968 déjà avait préféré la petite bourgeoisie étudiante aux ouvriers de Billancourt, tentera de "faire passer" la pilule de sa révélation mondialiste - mais ça n'est une "conversion" que pour quelques-uns : entre la plannification socialiste et la programmation libérale, il y a la même foi scientiste, le même matérialisme et la même allergie à la démocratie - en déplaçant sa "générosité" du terrain social, où elle n'est donc plus crédible, vers le terrain sociétal : au moment où elle accepte l'ouverture libre-échangiste, elle oeuvre à des élargissements sans fond et sans fin vers l'Est, milite pour l'immigration de peuplement préonisée par l'ONU et la Commission de Bruxelles, défend l'utopie d'une société multiculturelle non conflictuelle, sans manquer de créer des contre-feux idéologiques avec notamment "SOS racisme" dont certaines mauvaises langues se demandent aujourd'hui si elle n'aurait pas servi à "sauver" le racisme... Mais c'est une autre histoire.

Christophe Beaudouin
L'Observatoire de l'Europe

V. le document ci-dessous (Pdf) du Professeur Rawi Abdelal, Le consensus de Paris : la France et les règles de la finance mondiale, revue Critique internationale n°28, 2005.
Mercredi 20 Mai 2015

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