L'OBSERVATOIRE DE L'EUROPE

Fondé en 2005 - Plus de 2 400 articles en accès libre

Ce que nous aurions demandé à Jacques Chirac


Les animateurs, le panel de "jeunes", les questions : tout a été soigneusement préparé pour l'entrée en scène du Président de la République dans le débat sur la constitution européenne. Il devait s'agir de faire pièce aux inquiétudes (naturellement infondées) des Français, sur l'ouverture des négociations avec la Turquie, l'avenir du projet Bolkestein, des services publics, de la démocratie, la hausse du chômage, la laïcité, l'exception culturelle, les Etats-Unis etc... Vaste programme. A moins que, comme le jurent les oui-ouistes, tout cela n'ait rien, absolument rien à voir avec la Constitution européenne, ses 890 articles, ses 50 déclarations qui pourtant glosent de tout, même du saindoux. Alors, il ne restera plus au Président qu'à bavarder gentiment d'autre chose avec les jeunes, en tous cas de tout ce qui ne fâche pas. Dès lors une question surgit : quitte à éviter le débat avec les défenseurs du non, fallait-il vraiment organiser une émission élyséenne sur la Constitution européenne ?




Ce que nous aurions demandé à Jacques Chirac

Le oui entre le spectacle et les promesses de raser gratis

Qu'il est difficile pour Jacques Chirac d'entrer en campagne pour le oui ! Pour son débat télévisé, déjà reporté d'une semaine en raison de la mort du Pape, le président de la République aurait pu rêver d'un climat plus serein. Mais c'était sans compter sur les ténors du non. Décidés à faire flèche de tout bois, ils ont dénoncé la forme de l'émission, un débat avec quatre-vingts jeunes présenté par des journalistes, Patrick Poivre d'Arvor et Emmanuel Chain, et des animateurs, Marc-Olivier Fogiel et Jean-Luc Delarue, plus habitués aux talk-shows (lire ci-contre). Après « cette émission de politique-spectacle, pourquoi Jacques Chirac ne participerait-il pas au plus grand cabaret du monde avec Patrick Sébastien ? Pourquoi pas un duo avec Jack Lang pour sortir du chapeau du non un lapin du oui ?» ironise Philippe de Villiers qui, dès dimanche, avait dénoncé une «mascarade».
Le président du Mouvement pour la France confie au Figaro qu'il est « prêt au pied levé » à servir de contradicteur au chef de l'Etat. Alors que le temps de parole de Chirac ne sera pas comptabilisé par le CSA, Villiers fustige un « hold-up élyséen sur le non ».

Extrait AFP - Philippe Goulliaud - 12 avril 2005


Pour Philippe de Villiers " Jacques Chirac ne se sent pas d'attaque pour dialoguer avec les tenants du Non ". Il a aussi reproché au gouvernement " d'acheter les voix du oui ", après l'envoi par le ministre de l'Agriculture Dominique Bussereau d'une lettre aux exploitants agricoles relative à des aides aux vacances. Il a alors ironisé: " Bientôt M. Borloo (ministre de l'Emploi) va écrire aux 2,5 millions de chômeurs pour leur dire si le oui l'emporte, vous aurez un emploi, bientôt M. Raffarin écrira aux chasseurs pour leur promettre des lapins et aux pêcheurs à la ligne des truites géantes. Profitez, le guichet est ouvert !" " et de conclure : "J'ai le sentiment que le non monte dans les profondeurs du pays, qu'il est contagieux et que le oui est chétif".

Les questions que les jeunes ne peuvent poser au Président de la République

1) Monsieur le Président, dès lors qu'on ne peut modifier la Constitution et ses 890 articles qu'en réunissant deux fois l'unanimité des 25 ou 30, pour combien d'années en prend-on ?

Explications. Depuis 1958, la Constitution Française, qui compte 89 articles, a été révisée à 19 reprises, dont 8 sous votre Présidence. Sur ces 8 dernières révisions, 7 l'ont été par la majorité des députés et sénateurs réunis en Congrès, 1 par la majorité des électeurs lors d'un référendum.
La Constitution européenne étant adoptée "pour une durée illimitée" (art IV-446), combien de révisions croyez-vous envisageables dans les quarante années à venir, pour ses 890 articles (448 articles du Traité + 442 articles des protocoles et hors les 50 déclarations) sachant qu'il faudra réunir deux fois l'unanimité (Conférence des chefs de gouvernement + ratification par les 25 puis 30 membres) pour réviser la Constitution européenne (art IV-443) ?


2) Monsieur le Président, pourquoi dites-vous que la directive Bolkestein est "remise à plat" alors que tout le monde en Europe dit le contraire et que vous l'avez acceptée trois fois, puis de nouveau dans la Constitution européenne ?

Explications. Le 13 février 2003, ce sont nos eurodéputés UMP+PS+Verts qui ont voté au Parlement européen une Résolution qui considère comme "essentiel" le principe du pays d'origine.
Le 13 janvier 2004, ce sont nos commissaires Barnier et Lamy qui ont adopté avec leurs collègues à l'unanimité le projet de directive de M. Bolkestein.
Le 26 mars 2004, c'est vous même Monsieur le Président, qui étiez à la table du Conseil des chefs d'Etat et de gouvernement ayant exigé de voir la directive aboutir dès 2005 : "l'examen du projet de directive sur les services doit être une priorité absolue".
Aujourd'hui, tout le monde répète que la directive verra bien le jour : M. Bolkestein lui-même, son successeur à la Commission M. Mac Creevy et surtout Tony Blair dont le pays présidera l'Union européenne au second semestre l'ont confirmé.
Le 29 mai, vous demandez aux Français de dire "oui" à un article III-144 qui consacre constitutionnellement l'objectif du projet Bolkestein de supprimer tout "obstacle" à la circulation des services.
Comment avez-vous pu l'accepter au moins trois fois, plus une quatrième fois dans la Constitution et aujourd'hui être le seul en Europe à prétendre qu'elle est "remise à plat" ?


3) Monsieur le Président, comment pouvez-vous promouvoir la Constitution européenne en même temps que l'adhésion de la Turquie et prétendre que la première n'a rien à voir avec la seconde ?

Explications. La Turquie était présente aux travaux de la Convention et a signé l'Acte final le 29 octobre de cette Constitution qui ne délimite pas géographiquement l'Union européenne (alors que le Traité de Nice la limite à 27 pays), évince toute référence aux racines chrétiennes de l'Europe, proclame le multiculturalisme, et surtout renforce le pouvoir des institutions qui militent le plus ardemment pour l'entrée de la Turquie.
En outre, on continue à verser chaque année à la Turquie des millions d'euros de crédits de pré-adhésion, à voter des rapports faisant du Turc une langue officielle de l'UE et à déjà accueillir le parti islamiste de M.Erdogan au sein du PPE dont fait partie l'UMP.
Un "oui" le 29 mai à cette Constitution n'est-il pas un puissant encouragement à la négociation qui s'ouvre le 3 octobre et que vous soutenez l'une comme l'autre ?


5) Monsieur le Président, si la Constitution avait été en vigueur en 2003, comment auriez-vous résisté aux pressions américaines pour enrôler l'Europe dans la guerre contre l'Irak ?

Explications. Dix-sept gouvernements sur vingt-cinq avaient alors suivi la position du Président Bush.
Que restera-t-il du veto et du discours de la France dans une Union qui aura acquis la personnalité juridique évinçant celle des Etats (art I-7), où la politique étrangère sera le plus souvent votée à la majorité (art III-300), obligeant ses Etats-membres dans les organisations internationales comme l'ONU à ne plus défendre que la position de l'Union (art III-305), de toutes façons "conforme aux engagements souscrits au sein de l'OTAN" (art I-41-7) ?

6) Monsieur le Président, après le 29 mai, allez-vous qualifier de "mauvaise" la Constitution comme vous l'avez fait avec le Traité de Nice que vous avez signé ?

Explications. Quoiqu'il arrive, le Traité de Nice reste en vigueur jusqu'au 1er novembre 2009. En décembre 2000, vous vous étiez publiquement félicité du "très grand pas" que constituait la signature de ce traité. Aujourd'hui, vous le qualifiez de "mauvais traité". Lorsque vous louez les mérites de la Constitution, peut-on vous croire ?

7) Monsieur le Président, n'est-on pas en train de consacrer un droit de cité pour les intégrismes religieux ?

Explications. Alors que la France est jusqu'alors une République laïque, l'article II-70 proclame le droit de manifester sa religion y compris "collectivement, par le culte, l'enseignement, les pratiques et l'accomplissement des rites." Cette disposition ouvre par exemple la voie d'une condamnation de la France pour sa récente loi sur les signes religieux à l'école. Au-delà, pourra-t-on encore interdire des "pratiques" telles que la polygamie et des "rites" tels que l'excision ?

8) Monsieur le Président, comment combattre le chômage si soutenir la croissance et mener une politique industrielle sont interdit ?

Explications. La zone euro est celle qui enregistre le taux de croissance le plus bas (1,8%) et la France ne réussit toujours pas à résoudre son principal problème : le chômage de masse. La constitution persiste et signe à abandonner l'arme monétaire à un gouverneur incontrôlé (art I-30) n'ayant pour objectif que la stabilité monétaire (art I-3) et non la lutte contre le chômage.
Dans notre union commerciale qui est la moins protégée du monde, les infrastructures de transport et d'énergie sont livrées au libre jeu du marché (art III-246) et toute politique industrielle proscrite de fait au nom de la concurrence (art III-279). Pourquoi constitutionnaliser des options économiques qui ont échoué ?

9) Monsieur le Président, pourquoi s'interdire constitutionnellement d'aider la recherche et la culture ?

Explications. Dans la constitution, les services publics sont livrés sauf exceptions au droit de la concurrence (art III-166) et les financements publics sont prohibés (art III-167). La Cour de Justice a par exemple déjà condamné la France pour le crédit d'impôt dont bénéficiaient 4000 entreprises pour leurs dépenses de recherche.
En matière culturelle, les aides exceptionnellement autorisées ne doivent pas "altérer" les "conditions de l'échange et de la concurrence" et l'A.M.I (accord multilatéral sur l'investissement) chassé en 1999 revient par la fenêtre de la constitution (art III-314) aboutissant à prohiber toute aide à la création et à la diffusion des oeuvres culturelles. La Commission mènera librement les négociations en matière de "commerce des services culturels et audiovisuels" face à un Conseil qui, s'il veut voter à l'unanimité, devra prouver qu'il existe une menace pour la diversité culturelle et linguistique. Vu la difficulté de mise en oeuvre d'une telle disposition, il faut comprendre que la France perd de fait tout droit de veto et que la diversité culturelle aura vécu. Considéreriez-vous, vous aussi, que la culture et la recherche sont des marchandises ?

10) Monsieur le Président, à quoi nos bulletins de vote vont-ils encore servir ?

Explications. Vous vous êtes présenté toute votre vie à différentes élections législatives et présidentielles. Vous avez donc croisé des milliers de fois ce s regard plein d'espoir de citoyens qui mettent en vous leur confiance pour changer leur vie. Avec la Constitution, nos gouvernements ne seront plus, dans la plupart des domaines, que les exécutants de décisions prises loin de Paris, par la Commission, la Cour de Justice, la Banque centrale. Au Conseil comme au Parlement européen, l'influence de la France se réduit comme peau de chagrin à chaque élargissement. Impossible pour la France, l'Allemagne et la Grande-Bretagne de bloquer une décision par exemple. Les "lois européennes" même contraires à nos intérêts s'imposent y compris à la constitution Française, dont vous tirez vos compétences de Président de la République. Nos parlements nationaux qui ont perdu le pouvoir de faire la loi, héritent d'un simple droit d'être informé et de protester (art 4 protocole I) par un "avis" auquel Bruxelles pourra ne pas donner suite. Pour pétitionner, il ne faudra plus être 1 comme actuellement, mais 1 million et là encore, la Commission pourra pratiquer le classement vertical. Lors des élections présidentielles et législatives de 2007, sur quel programme les candidats pourront bien s'engager ?


Question subsidiaire

Monsieur le Président, en 1992, pendant la campagne de Maastricht, votre prédécesseur avait accepté, malgré son état de santé très dégradé, de débattre en direct avec un porte-parole du "non", en la personne de Philippe Séguin. Pourquoi avez vous renoncé à débattre avec le "non" et préféré organiser de l'Elysée une séance de questions/réponses avec des journalistes et un panel de jeunes triés sur le volet ?

Notez
Lu 12572 fois


Nouveau commentaire :
Facebook Twitter

Vos commentaires sont les bienvenus, pour peu qu'ils respectent la liberté d'opinion, la courtoisie la plus élémentaire et...la langue française. Ils sont modérés et ne doivent évidemment comporter aucun propos grossier, insultant, raciste ou diffamatoire.

Dans la même rubrique :
1 2 3 4 5 » ... 8

A la Une | On avait pourtant dit Non | Analyse | Tribune | Document | En bref | Référendum 2005 | Souvenons-nous