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Mardi 30 Mai 2006

Bruxelles, ce Kremlin du XXIe siècle, par Paul-Marie Coûteaux



Un an après le non, l’Union européenne et, non moins, le climat politique français font songer à ce tableau de Gainsborough, Paysage après la tempête, où l’on voit une belle campagne anglaise apparemment calme mais dont tous les détails portent trace de la tornade. Contrairement aux imprécations des « ouiouistes » annonçant l’effondrement de tout l’édifice européen, tout est à sa place mais baigne dans une lumière nouvelle. Loin d’être « ridiculisée », comme on l’annonçait à qui mieux mieux, la France est au centre de tous les soucis.


Bruxelles, ce Kremlin du XXIe siècle, par Paul-Marie Coûteaux

Tribune parue dans Le Figaro, vendredi 26 mai 2006

Le non français est devenu d'autant plus obsessionnel qu'il a fait école : l'onde partie de France a d'abord touché la Hollande, puis la Grande-Bretagne, où il n'est plus question de ratifier la Constitution par quelque procédé que ce soit ; à Prague, le président tchèque, Vaclav Klaus, répète qu'il ne signera jamais de Constitution qui aliène la liberté retrouvée de son pays, tandis qu'à Varsovie les nouveaux maîtres l'ont rejetée une fois pour toutes. Voici qu'elle touche même certains pays du Nord, la Suède et la Finlande, où un récent sondage Taloutsutkilus révèle qu'une majorité de Finlandais souhaite le retrait pur et simple de l'Union.

Partout, les réguliers Eurobaromètre font apparaître une croissance constante des Européens qui voient dans l'UE plus de menaces que d'espoir : à l'Ouest, on craint les délocalisations, les afflux de main- d'oeuvre bon marché et un élargissement mal contrôlé fragilisant encore les frontières, tandis que, à l'Est, on moque l'égoïsme des pays fondateurs, trop économes et trop soucieux de normes sociales. En France, un sondage publié le 17 mai par Libération révélait que 10 % de ceux qui ont voté oui le 29 mai regrettent leur choix contre seulement 1 % de ceux qui ont voté non : ce serait ainsi 58 % des électeurs français qui s'opposeraient aujourd'hui à la défunte Constitution.

Défunte ? Si les peuples s'entêtent, les oligarchies aussi : on rumine, dans les couloirs en dédale du quartier européen de Bruxelles, qui ressemble de plus en plus à une sorte de Kremlin du XXIe siècle, les voies et les moyens de contourner l'obstacle. Pour reprendre la savoureuse expression de Philippe de Villiers, le canard constitutionnel court encore après qu'on lui a coupé la tête : le 13 septembre 2005, la Cour de Luxembourg reconnaissait à la Commission des prérogatives pénales, époustouflant coup de force que ne fonde aucun traité et qui dessaisit à terme les Parlements nationaux, en principe seuls maîtres du droit pénal ; on parle aussi de clause- passerelle qui fait glisser plusieurs matières dites intergouvernementales (soumises à l'unanimité) à la règle nettement plus supranationale de la majorité ; on annonce un nouvel axe RomeBerlin autour duquel, avec l'appui de Madrid, l'éternelle « Europe nouvelle », comme on disait en 1940, pourrait s'imposer à la résistance britannique, hollandaise et à celle d'une France une fois encore déchirée entre son peuple et ses élites — ou plutôt ses oligarchies. En réalité, on patine.

Etrange France que l'on regarde avec inquiétude et amusement — par exemple devant l'activisme de notre ministre des Affaires européennes, distribuant tous les mois un mémorandum pour relancer le processus constitutionnel ; mais la mémorandomania française fait d'autant plus sourire que l'on sait la fragilité de notre gouvernement, lequel est, au su de tous, en complet décalage avec un peuple français obstinément rebelle. Certes, quelques-uns misent sur quelques voix de gauche qui accepteraient le Titre 1, lequel permettrait de faire passer tout le reste. Mais, outre que seuls 15 % des Français se reconnaissent de gauche [1], celle- ci reste largement hostile à une supranationalité incarnée par une Commission américanophile et ultralibérale. D'ailleurs, toutes les études ont révélé que les non venaient autant de la droite que de la gauche et plus encore des « ni droite- ni gauche », ces souverainistes avant tout attachés au cadre national, le seul où s'exerce la démocratie. Comme l'écrivait le 31 mai dans ces colonnes Eric Zemmour, « Le non de gauche évoquait les délocalisations, les excès du libre-échangisme mondial, le plombier polonais et les chemises chinoises. Sans le dire, il parlait de frontières, de protectionnisme, d'autorité et d'utilité des vieux Etats-nations. Il faisait du souverainisme comme M. Jourdain faisait de la prose. »

En définitive, c'est dans la politique intérieure française que l'onde du 29 mai produit le plus puissant effet : nos gouvernants n'ayant pas davantage tenu compte du coup de semonce du 29 mai qu'ils n'avaient compris celui du 21 avril, s'obstinant dans la seule ambition qu'on leur connaît depuis trente ans, dissoudre la France dans le magma européen, ils s'enfoncent dans l'illégitimité et l'impuissance. Tandis que le bocal médiatique annonce un an à l'avance les résultats du premier tour et qu'on n'hésite plus qu'entre le sacre de Sarkozy et celui de Royal, les féodalités prospèrent sur la déliquescence de la légitimité, laissant l'immense majorité de notre peuple orphelin de tout projet.

On enrage que Jacques Chirac et non moins Dominique de Villepin, lequel n'a pas retenu de ses longues leçons d'histoire qu'il n'était nulle grande politique possible en dehors d'une légitimité et d'une souveraineté populaire fortes, n'aient pas saisi l'occasion du 29 mai pour reprendre la main en Europe où pourtant plusieurs relais sont apparus depuis lors. Ils sont égarés au milieu des échafaudages institutionnels et des projets de relance qui ne prennent appui sur aucune volonté populaire. Il serait pourtant encore possible de sauver la grande idée européenne par des programmes précis : coopération scientifique (pourquoi 94 % des crédits de recherche en Europe sont- ils consacrés à des programmes purement nationaux ?), grands projets industriels, tel, succédant à Ariane et Airbus, ce Galiléo dont on regrette que les crédits soient revus à la baisse (faisant sans doute trop d'ombre au GPS américain), ou politique commerciale commune qui, n'en déplaise à l'OMC, devrait restaurer la préférence communautaire, agricole ou industrielle. Pour la France, que tout le monde guette et que beaucoup attendent, le 29 mai est pour l'instant une occasion amèrement manquée.



Paul-Marie Coûteaux est écrivain, député du Mouvement pour la France (MPF de Philippe de Villiers) au Parlement européen et président d'honneur du Rassemblement pour l'Indépendance et la Souveraineté de la France (RIF).


__________

[1] Baromètre politique français 2006, Cevipof.

Mardi 30 Mai 2006

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