L'OBSERVATOIRE DE L'EUROPE
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Jeudi 15 Février 2007

Bon courage, l’Europe !



Depuis les incidents référendaires de 2005, le débat sur l’Europe a traversé une période de torpeur dont les présidentiables français craignent évidemment de sortir. Peut-on espérer un réveil, capable de refonder l’union de l’Europe ? Le problème n’est pas que la mauvaise humeur de certains électeurs ait enrayé le "processus" (que voilà un mot européen !) de ratification constitutionnelle. L’Europe n’est pas bloquée, elle tourne. Les services publics nationaux sont arasés comme prévu, la Commission morigène les gouvernements. Ces gouvernements acceptent les décisions de la Banque centrale, qu’ils ne peuvent critiquer sans encourir l’opprobre des commentateurs. Le Parlement a parfois (à propos de la directive dite Bolkestein, par exemple) l’oreille de l’opinion. Donc la machine n’est pas arrêtée. On dirait plutôt qu’elle ronronne. Ce qui inquiète, en effet, ce sont les résultats de ce fonctionnement qui avale si bien les obstacles.


Bon courage, l’Europe !

par Paul Thibaud


(Le Monde, Article paru dans l'édition du 14.02.07)

Résultats souvent faibles ou négatifs, eu égard aux promesses. Qui peut dire que dans l'"espace Schengen" nos frontières sont mieux protégées ? Qui peut dire que l'Europe propose et défend une alternative à la politique arabe de George Bush ? Et dans l'économie mondiale, l'Europe des Vingt-Cinq a actuellement le même poids relatif que l'Europe des Neuf en son temps.

Nous savons tous très bien à quoi l'Europe unifiée devrait servir : à la prospérité et à l'influence, à l'organisation d'une mondialité civilisée et solidaire. Mais on a si bien perdu de vue cet objectif que personne aujourd'hui ne peut distinguer l'européanisation de la mondialisation.

On a jadis vanté les champions industriels européens. Nous en avons eu, comme Pechiney ou Arcelor, qu'au nom de l'Europe nous nous sommes privés des moyens de protéger d'entreprises spéculatives. On croirait essentiel que soient défendues, promues, les grandes langues de culture qui tissent le pluralisme ouvert aux voisins et au monde et qui ont été le génie de l'Europe. Au lieu de quoi on fait les yeux doux aux langues "minoritaires" tout en cultivant (avec de bons arguments pratiques, mais à courte vue) le tout-anglais : perte de mémoire, destruction de patrimoine, et même ruine préparée de ce qui fut une précondition de la démocratie, des peuples gouvernés dans la langue de tous les jours.

Dans cette confusion, les propositions des politiques ne semblent guère pertinentes. Qui peut croire qu'en amenant les électeurs rebelles à se désavouer, ou à être désavoués par leurs représentants, on réorienterait la décevante machine ? Cette machine, des fédéralistes persévérants voudraient la doter enfin d'une âme, d'une volonté. Mais d'où viendrait le souffle nécessaire ? Le passage du mécanique au vivant reste un grand mystère, pour la science politique comme pour la biologie. Plus modestes, d'autres proposent de différencier l'Union, de lui donner un noyau, mais comment, sans défaire l'unité, protéger ce noyau ?

Si cette Europe déboussolée continue sur sa vitesse, on peut augurer non pas une improbable révolte, mais la paralysie et le déclin sous la houlette d'élites surpayées et sous-imposées, acharnées à défendre et perfectionner la machine célibataire qu'est devenue l'Union.

La première nécessité est d'y voir clair. Le préalable serait qu'un diagnostic de l'Europe soit fait par les Parlements nationaux : ceux-ci ont le plus de titres à tirer le bilan parce qu'ils ont consenti les plus grands sacrifices pour la cause. Cette opération vérité serait une manière pour l'institution européenne de reprendre pied, comme le géant Antée, sur son socle nourricier, les nations. Mais pour amorcer cette réorientation, il faudrait avoir rompu avec le préjugé qui nous a égarés : que l'Europe est prioritairement un fonctionnement (et non pas une visée historique). Cela a fait croire que toute uniformisation était bonne à prendre comme contribution au grand oeuvre. On a donc fait l'Europe des consommateurs, des marchands, des voyageurs, des plaignants (et de leurs avocats), des retraités, des étudiants même… au détriment de l'Europe des citoyens.

En fait, le fonctionnement de l'Europe est devenu largement négatif, limitant sans les remplacer les capacités de gouverner des Etats. En manque de but, elle s'accroche à des hantises passéistes, celles du protectionnisme et des "égoïsmes nationaux". Sous ces étranges censures, il faut sans doute identifier (pour s'en libérer) une mauvaise conscience qui a favorisé l'institution de l'Union avant de la paralyser, un désir de se désavouer qui a fait de l'Europe le continent pénitentiel.

Les crimes européens, les guerres en chaîne, les totalitarismes, on les attribue essentiellement à ce qui caractérise l'Europe, à ce qu'elle a inventé en politique, les Etats-nations. Alors que la principale cause de guerre dans notre histoire a été la succession des impérialismes (de Charles Quint à Hitler en passant par Louis XIV, Napoléon et Guillaume II).

En s'en prenant à l'Europe-famille-de-nations, il semble même qu'on en revienne à des passions uniformisantes qui répriment nos plus profondes ressources, qui nous désarment devant une mondialisation que nous devrions entreprendre de réorienter et d'humaniser.

L'Europe est devant un tournant que l'on tarde à prendre : celui qui la ferait passer d'un fonctionnement à l'aveugle, selon des mécanismes, à un fonctionnement selon des projets et des ambitions, celui qui la ferait passer du déni de soi à la prise de conscience de soi.

Il ne s'agit plus de se féliciter d'avoir établi la paix perpétuelle et ouvert les marchés nationaux, ces acquis sont derrière nous. A ne concevoir l'avenir commun qu'en fonction de ces réponses à d'anciennes pathologies, on ignore ce que l'on est et on se démoralise mutuellement.

Paul Thibaud est philosophe, essayiste.





Jeudi 15 Février 2007

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