L'OBSERVATOIRE DE L'EUROPE

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Avec le Mur disparaissait l'Europe de Jean Monnet



9 novembre 1989, la chute du mur de Berlin enterrait une certaine idée de l'Europe. Paradoxe de l'Histoire : au moment précis où le continent retrouvait son unité, sous le signe de la démocratie et de l'économie de marché, il perdait de sa cohérence. A six ou à quinze, le rêve d'une Europe fédérale, voulue par Jean Monnet et perpétué par ses héritiers, restait envisageable. A vingt-sept, c'est une utopie.




Avec le Mur disparaissait l'Europe de Jean Monnet

Tel est le constat qui, le recul aidant, éclaire le vingtième anniversaire de la chute du Mur. Sur le papier, l'Europe a avancé : adoption de l'euro, élargissement des pouvoirs du Parlement... Dans les têtes, elle a reculé. En témoigne la laborieuse adoption du traité de Lisbonne par les Irlandais, qui se prononcent une seconde fois sur son avenir le vendredi 2 octobre.

L'Europe s'est diluée. Sous le poids de la démographie d'abord : 500 millions d'habitants. De l'espace : 4 millions de kilomètres carrés. Et de ses multiples identités : on y parle vingt-trois langues. Croire encore à l'imbrication possible des pièces de cet immense puzzle est un acte de foi. Si, par extraordinaire, l'Europe voulue par Jean Monnet et ses épigones voyait le jour, elle ressemblerait davantage à l'Empire ottoman qu'aux Etats-Unis d'Amérique.

Pendant des décennies, le débat Europe fédérale-Europe des patries a tenu le haut de l'affiche. Deux conceptions de l'union s'opposaient, fixant les enjeux, maintenant l'opinion en éveil. La flamme retombée, ne subsiste plus aujourd'hui, aux yeux des Français, qu'un pot au noir baptisé "Bruxelles" dont les plus malins s'arrangent pour tirer parti. Pour les autres, l'indifférence domine et parfois la colère. De Gaulle, qui croyait blesser Monnet, l'avait surnommé "l'Inspirateur". Il voyait en lui l'archétype de l'homme de l'ombre qui, sans comptes à rendre au suffrage universel, tire les ficelles. Il maudissait ce technocrate sans diplôme, à l'entregent ingénieux, sachant à quel point Monnet était sous influence américaine. Jean Monnet, lui, croyait en une Europe atlantique, fédérale, dont les souverainetés se fondraient un jour dans un directoire commun. Mais, pragmatique, "l'Inspirateur" s'intéressait d'abord aux moyens. La fin viendrait le moment venu.

Après avoir beaucoup oeuvré pour la reconstruction de la France, avant et après 1945, Jean Monnet réussit à "vendre" à Robert Schuman, alors ministre MRP (démocrate-chrétien) des affaires étrangères, sa vision "gradualiste" de la construction européenne. On était en 1950, le souvenir des années noires était encore vivace. C'est dire combien le projet de placer la production du charbon et de l'acier du continent - le nerf de la guerre - sous une autorité commune était audacieux.
A l'Europe intégrée de Monnet, arrimée aux Etats-Unis, de Gaulle opposa, à partir de 1958, une vision patriotique de l'avenir du continent. Il croyait à "l'Europe des Etats", des Etats souverains s'entend, à l'inverse de l'Europe supranationale chère à "l'Inspirateur".

L'Europe, à ses yeux, ne pouvait prospérer qu'à égale distance des deux blocs, l'américain et le soviétique. C'est la raison pour laquelle il s'opposa à l'entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché commun. Il jugeait Londres trop proche de Washington (l'histoire, la langue...). C'est la raison pour laquelle, surtout, il se rapprocha de l'Allemagne d'Adenauer, plus rhénane que prussienne, donc plus fréquentable. L'idylle déboucha sur le traité de l'Elysée (1 963), document cadre, un peu flou, qui affichait néanmoins la couleur : le "couple franco-allemand" - il est né cette année-là - prenait en main la construction européenne. Un couple où le Français portait la culotte. Personne ne s'y trompa. Monnet moins que tout autre. Très introduit à Bonn - comme il l'était à Londres et à Washington -, il manoeuvra dans les coulisses du Bundestag pour faire ajouter au traité de l'Elysée un préambule qui réintroduisait l'Alliance atlantique dans le jeu. A partir de ce moment, de Gaulle se désintéressa du traité de l'Elysée, n'y voyant plus qu'une "aimable virtualité".

Ces détours historiques pour rappeler combien, à l'époque, l'Europe suscitait en France d'intelligibles débats. Les lignes de fracture étaient claires, la politique, au sens noble, y avait tous ses droits.
Le dégel de 1989, il y a vingt ans, a modifié la donne, fondant l'Europe des Quinze dans un grand tout. L'URSS n'est plus et les Etats-Unis regardent ailleurs, vers l'Asie. Acculée par l'Histoire à un face-à-face avec elle-même, l'Europe aurait pu y puiser un regain de substance, d'identité. C'est le contraire qui s'est passé. Les bureaucrates ont pris le pas sur les politiques. La gestion sur l'inspiration. N'est pas Monnet, de Gaulle ou Adenauer qui veut. Voyez José Manuel Barroso, le président récemment reconduit de la Commission de Bruxelles, ex-maoïste portugais converti aux nécessités du plus petit dénominateur commun.

Résultat, la construction européenne suscite moins, désormais, des passions que des refus : le "non" au référendum constitutionnel de 2005, la crainte du "plombier polonais", synonyme de concurrence déloyale entre salariés du continent... L'Europe de Monnet et celle de Gaulle ont vécu. Normal. Sans que pointe à l'horizon un projet de substitution.

Bertrand Le Gendre
(Editorialiste)
Le Monde, édition du 1er octobre 2009

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